C’était il y a des années. Attablé à la terrasse du yacht-club de Quibó (en Colombie), je déguste des bières tièdes les yeux plantés dans les eaux boueuses du fleuve Río Atrato. Au loin, sur la berge opposée envahie par une végétation dense, un Indien retient sa pirogue de la main, les pieds enfoncés dans le limon et attend pour s’élancer. Des plaques de terre, encore couvertes d’herbes, passent comme autant de radeaux chargés de désespérés. Parfois même des troncs zèbrent l’onde. Une fois embarqué, avec une remarquable économie de gestes, l’Indien se laisse guider par le courant pour traverser le fleuve qui roulera finalement ses eaux dans les plis bleus de la Caraïbe. Au même moment, sur les quais, le trafic du bois arraché à la forêt tropicale va bon train. Des bateaux venus de Carthagène des Indes s’enfoncent sous le poids des grumes. Les policiers ferment les yeux, les marchands échangent les billets. Chacun vaque à ses affaires dans une indifférence prudente. Je passais ainsi la journée au bar, fasciné par l’économie du fleuve. L’eau n’était rien sans les hommes qui l’habitaient ; ils se faisaient mutuellement exister.
Le constat de cette symbiose est au cœur des reportages de ce nouvel atlas. Du plus grand comme l’Amazone au plus modeste comme la Veules, un cours d’eau n’est rien sans les hommes qui le font vivre. Parfois l’équilibre se rompt comme sur les bords de la Murray River (Australie). L’homme tente de s’affranchir du fleuve, le maltraite et la sécheresse triomphe.