Pierre Loti se rend au mariage du fils du vizir

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“Je me suis toujours senti l’âme à moitié arabe”, Loti (1850-1923) parle ainsi de sa passion pour le Maroc, qu’il a décrit, en 1889, dans un livre parfois considéré comme trop romantique. Extrait.  

  


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Maroc, les villes impériales © DR

Le grand vizir marie son fils, et depuis hier tout Fès retentit du bruit de cette noce. Dans les ruelles sombres, d’interminables cortèges vont et viennent, précédés de tam-tams, de musettes déchirantes et de coups de fusil. Nous en avons, ce matin, rencontré un d’au moins trois cents personnes qui tiraient à poudre dans l’obscurité des petits passages voûtés, ébranlant tous les vieux murs ; les gens qui marchaient les premiers portaient les cadeaux sur leur tête : c’étaient des choses très volumineuses, enveloppées dans des étoffes de soie brochée d’or.

La maison du vizir pendant la visite que nous lui avons faite après midi, était parée magnifiquement pour la grande fête. Dans la cour, toute de mosaïques et de dentelles d’arabesques, étaient accrochées d’innombrables girandoles se touchant toutes, masquant absolument la voûte nuageuse du ciel ; on avait rehaussé d’or frais, de bleu, de rose et de vert, toutes les fines cultures enroulées des murailles, et de magnifiques tentures de velours rouge, brodées d’or en relief, étaient posées partout, jusqu’à hauteur du premier étage ; de ces tentures arabes dont les dessins représentent des série d’arceaux, de festons comme des portes de mosquée.

Dans les appartements, ouverts sur cette cour d’honneur, il y avait un étalage, une surprenante profusion de tapis merveilleux, de tentures et de coussins aux couleurs éclatantes ou rares, où s’entrecroisaient, en dessins étranges et presque religieux, des ors jaunes et des ors verts. Sur ces richesses se détachait, toute blanche, la personne du grand vizir, enveloppée de mousselines simples, son beau visage félin, changeant, peu sûr, encadré de barbe grise. Le ministre lui demanda de voir, non pas la mariée, bien entendu puisqu’elle tait encore invisible même pour son époux, mais le marié et les jeunes hommes de sa suite. Le vizir y consentit en souriant et nous emmena à travers un jardin, à la maison réparée pour le nouveau ménage ; maison toute neuve, encore inachevée, mais construite dans le style immuable de Grenade et de Cordoue, et où une armée d’ouvriers fouillaient patiemment des arabesques.

Là, sur les divans, tout autour d’une grande salle nue, des jeunes hommes étaient assis, faisant la fête, avec du thé, des sucreries et des fumées de parfums. La jeunesse dorée de Fès, la nouvelle génération, les futurs caïds et les futurs vizirs, qui seront peut-être appelés à voir l’écroulement du vieux Moghreb […].

Au Maroc, de Pierre Loti, in Maroc, les villes impériales, éd. Omnibus, 23,90 €.
Dans le même opus, onze autres écrivains évoquent Rabat, Meknès… avec leur regard sur la civilisation arabo-islamique.