Journal de bord d’une écoguerrière IV

Reportage

Le 7 janvier dernier, dans le combat qu’elle mène contre la chasse illégale à la baleine, l’ONG Sea Shepherd perdait l’Ady Gil, son nouveau trimaran ultramoderne, percuté par un baleinier japonais dans les eaux glacées de l’océan Antarctique. Ulysse publie en exclusivité – et sous forme de feuilleton – le journal de bord d’un membre de Sea Shepherd, qui vient de passer plusieurs semaines à bord d’un des navires de l’association. 

Lamya Essemlali  


  • Imprimer
  • Caractère
  • Commenter 0
  •  
  • Mes dossiers
  • Envoyer Envoyer
  • Partager

A bord du Steve Irwin © Barbara Veiga

Lamya Essemlali est la présidente de Sea Shepherd France, la branche française de Sea Shepherd Conservation Society, l'ONG qui se bat pour la conservation des écosystèmes marins dans le monde, fondée par Paul Watson.
Elle revient tout juste de la première phase de la campagne Waltzing Mathilda, la VIème campagne d’intervention directe de Sea Shepherd contre la chasse illégale à la baleine dans le sanctuaire baleinier de l’Antarctique.
Quartier Maître à bord du Steve Irwin, elle a rédigé ce journal, non pas dans le but de constituer un rapport officiel de la campagne, mais plutôt de retranscrire les ressentis et les motivations personnelles d’une activiste de Sea Shepherd sur le terrain.

logoseashepherd.jpg

23 décembre 2009, minuit.

Il ne fait pas tout à fait nuit, pas tout à fait jour non plus. Invisible sur nos radars avant d’être visible à l’œil, le moment où on l’aperçoit l’Ady Gil à l’horizon est surréaliste. Un brin effrayant, ce monstre noir à la forme fantasmagorique. J’avais vu l’engin en photo mais le voir voguer vers nous à grande vitesse dans cette semi-pénombre est une autre expérience. L’Ady Gil ressemble à une araignée géante qui glisse sur les flots, tellement légère qu’elle donne l’impression de vole. On le croirait sorti d’un film de science-fiction. Nous sommes tous grisés : voilà enfin du renfort.
Nous lançons un zodiac pour récupérer Pete et Laurence à bord de l’engin. Ils passent une petite heure à bord du Steve avec nous. Autour de la table du salon où tout le monde est réuni, c’est chocolat chaud et discussion stratégique sur les opérations à venir. La mission de l’Ady Gil : ralentir le Shonan Maru, le temps pour nous de disparaître de ses radars. Une fois Laurence et Pete de retour à bord de l’Ady Gil, nous enclenchons le deuxième moteur, vitesse maximale. L’Ady Gil est resté derrière nous. Il va à la rencontre du Shonan Maru qui vient lui aussi de mettre les pleins gaz. La nuit va être longue.

A mon tour de garde suivant, soit huit heures plus tard, le Shonan Maru s’accroche toujours neuf miles derrière nous. Le semer sera moins facile que prévu...


24 décembre 2009
Le Shonan n’en démord pas. Malgré les multiples tentatives de l’Ady Gil, il reste focalisé sur nous. C’est le Steve qui l’intéresse. On change donc de stratégie. Il nous reste 35 jours de carburant. Sachant que nous allons être obligés de nous ravitailler à un moment ou à un autre au cours de la campagne, le meilleur moment pour le faire, c’est encore maintenant, pendant que le Shonan Maru nous empêche de trouver le reste de la flotte. Nous faisons donc route vers Hobart, en Tasmanie, pour faire le plein. Nous y serons dans quatre jours. Il est frustrant de retourner à terre maintenant, mais lors des précédentes campagnes nous n’avons jamais pu trouver les baleiniers avant début janvier. Nous sommes donc encore dans le timing habituel. Le Shonan Maru n’est pas le bienvenu en Tasmanie, et il ne sera pas autorisé à nous suivre au port. Nous disparaîtrons de ses radars pour la première fois depuis des semaines. L’Ady Gil, quant à lui, fonce vers le reste de la flotte qui, à l’heure actuelle, a déjà entamé la chasse. S’ils savent très bien où nous sommes grâce au Shonan, ils ignorent où se trouve l’Ady Gil. Il leur sera donc difficile de le semer. Le Bob Barker, notre troisième navire tenu secret jusqu’à présent, est encore à 10 jours de distance. Une fois qu’il aura rejoint l’Ady Gil sur les lieux, alors peu importe si le Shonan est greffé derrière nous ou pas, nous pourrons les retrouver.

J’attends avec impatience le moment où nos trois navires s’allieront. Toute la force de frappe de Sea Shepherd orientée vers un seul et unique but : empêcher les harpons explosifs d’atteindre leurs cibles, donner une chance aux baleines d’échapper à leurs bourreaux. Le temps presse. Chaque jour qui passe est une sentence de mort pour des baleines qui ont parcouru le monde afin de passer l’été austral dans les eaux de l’Antarctique riches en nourriture. Pour nombre d’entre elles et leurs petits, ce sera le dernier voyage.
Dans les statistiques publiées par les braconniers eux-mêmes, la moitié des femelles massacrées portent en elles la future génération de baleines.

25 décembre 2009, Noël.

Le sapin de Noël du Steve Irwin
Il est midi, c’est mon tour de garde. Nous sommes dans les cinquantièmes hurlants et la mer est déchaînée. La houle atteint sept mètres de haut. Quand le bateau arrive au sommet, l’avant bascule dans le vide et va s’écraser violement plusieurs mètres plus bas. La sensation est semblable à celle que l’on ressentirait dans un ascenseur dont le câble aurait lâché. Tout autour de nous, l’océan se soulève, hostile, magnifique. Après bientôt 36 heures de montagnes russes, on prie tous pour une mer d’huile.

Paul demande à Yoko (le nom a été changé), notre traductrice japonaise, de traduire un message de Noël qu’il a rédigé et de le lire par radio à l’équipage du Shonan Maru II. Voici le message :
« Ceci est un message du Capitaine et de l’équipage du Steve Irwin à l’attention du Capitaine et de l’équipage du Shonan Maru II. Alors que le reste du monde partage un repas de Noël en famille et entre amis dans un foyer confortable, nos deux équipages évoluent dans les mers inhospitalières de l’Antarctique avec deux objectifs opposés. Le vôtre est de protéger les baleiniers de nos assauts, le nôtre est de protéger les baleines de vos harpons. Nous sommes ennemis certes, mais peut-être aujourd’hui pouvons-nous faire une trêve car malgré tout ce qui nous oppose, nous sommes tous humains et nous préférerions tous être ailleurs, si notre devoir et nos responsabilités respectives ne nous retenaient ici. Nous affrontons les mêmes dangers dans ce regrettable conflit qui nous amène à passer Noël dans les eaux les plus isolées et les plus hostiles du monde. Et pour cette raison, nous avons certains ressentis en commun. C’est pourquoi, nous tous à bord du Steve Irwin, souhaitons vous adresser nos meilleurs vœux en ce jour de Noël. Nous partageons avec vous l’espoir que nul ne sera blessé au cours des mois à venir, lorsque chacun d’entre nous tâchera de remplir la mission qui est la sienne ».
Nous aurons l’habituel silence du Shonan Maru II pour seule réponse.

19h30. On a un petit sapin en plastoc sorti de je ne sais où et qui a l’air d’avoir fait les deux guerres. Brian l’a décoré avec quelques guirlandes et le résultat tient la route. Voici donc mon deuxième Noël en Antarctique. Pour beaucoup, ça fait bien plus. Pour Paul, c’est le sixième. Le sixième Noël loin de tout...

Comme tous les ans, la coutume est de faire un « Secret Santa » (Père Noël secret). Le nom de chaque membre d’équipage est écrit sur un bout de papier. Les bouts de papier sont mis dans un chapeau. On doit faire un cadeau à la personne dont on a tiré le nom, mais l’auteur du cadeau doit rester un secret jusqu’à l’ouverture du présent. Le tirage au sort a eu lieu il y a quelques jours. J’hérite d’un pull marin de la part de Scott, et j’offre une illustration de Paris et un cours de français à Leon. Laura a préparé des petits sacs surprise pour tout le monde avec sucreries, chocolats et chips. Paul distribue les cadeaux. C’est le Père Noël grincheux. Il a la vanne facile pour les cadeaux foireux (« Certains se sont plus foulés que d’autres ! »). On se tape de bonnes crises de rire. C’est un Noël loin de chez nous, loin de nos proches, mais c’est un Noël en famille quand même.

Lamya Essemlali, présidente de Sea Shepherd France

Retrouvez la suite et dernière partie du Journal de bord d'une écoguerrière la semaine prochaine...


Première page Page précédente Page 1/2 Page suivante Dernière page