Journal de bord d’une écoguerrière III
Reportage |
Le 7 janvier dernier, dans le combat qu’elle mène contre la chasse illégale à la baleine, l’ONG Sea Shepherd perdait l’Ady Gil, son nouveau trimaran ultramoderne, percuté par un baleinier japonais dans les eaux glacées de l’océan Antarctique. Ulysse publie en exclusivité – et sous forme de feuilleton – le journal de bord d’un membre de Sea Shepherd, qui vient de passer plusieurs semaines à bord d’un des navires de l’association. |
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Pingouins d'Adélie aux abords de la base de Cape Denison © DR
Lamya Essemlali est la présidente de Sea Shepherd France, la branche française de Sea Shepherd Conservation Society, l'ONG qui se bat pour la conservation des écosystèmes marins dans le monde, fondée par Paul Watson.
Elle revient tout juste de la première phase de la campagne Waltzing Mathilda, la VIème campagne d’intervention directe de Sea Shepherd contre la chasse illégale à la baleine dans le sanctuaire baleinier de l’Antarctique.
Quartier Maître à bord du Steve Irwin, elle a rédigé ce journal, non pas dans le but de constituer un rapport officiel de la campagne, mais plutôt de retranscrire les ressentis et les motivations personnelles d’une activiste de Sea Shepherd sur le terrain.

17 décembre 2009
Le Shonan Maru II est passé à l’offensive aujourd’hui. A 17h00, les baleiniers ont utilisé des LRAD, des armes acoustiques provoquant étourdissements, nausées et désorientation, à l’encontre de Chris qui effectuait un vol de repérage – dans le mépris le plus total des lois de sécurité de l’aviation. Ils ont ensuite activé leurs jets d’eau à haute pression quand Chris s’est posé sur notre piste d’atterrissage. Alors qu’ils nous collaient au train à moins de 50 mètres de distance, ils faisaient retentir en boucle un message d’avertissement nous intimant l’ordre de ne pas nous approcher. Un peu bizarre, étant donné qu’ils étaient en train de nous poursuivre ! Au bout d’une heure de ce manège, nous finissons par les distancer. Ils se maintiennent désormais à leur distance habituelle de 6 miles nautiques derrière nous.
Leur numéro ressemble fort à un petit coup de pression. Ils ont déployé des filets tout autour de leur navire, afin se prémunir des jets de bouteille de beurre rance. Il va en falloir davantage pour se débarrasser de nous. Bizarrement, plus leur message sonore résonne, brisant le calme ambiant de l’Antarctique, et plus ma détermination personnelle se renforce. Ils nous demandent, non, ils exigent qu’on leur foute la paix. Ils exigent qu’on les laisse tuer les baleines, qu’on les abandonne à leurs harpons explosifs, à leurs mitraillettes. Leur détermination à les tuer ne fait que renforcer la nôtre à les protéger. Un sentiment de tristesse et de colère m’envahit : comment se peut-il que nous soyons le seul rempart, les seuls à perturber le massacre illégal d’une des espèces les plus extraordinaires de cette planète – en plein dans leur sanctuaire qui plus est ? Et si je sais que nous sauverons des baleines, nous ne les sauverons pas toutes. Elles qui mériteraient que toutes les nations investissent massivement pour leur protection, ne peuvent compter que sur un petit équipage de bénévoles passionnés, contraints de rivaliser avec une industrie subventionnée par l’un des pays les plus puissants au monde – dans une ultime tentative de donner un minimum de consistance aux lois de conservation, pour que celles-ci ne soient pas juste une pure blague.

Le peu d’intérêt que la préservation des baleines suscite chez les différents gouvernements qui ont pourtant signé les traités de conservation ainsi que le traité de l’Antarctique en dit long sur le monde dans lequel on vit. Les baleines sont bien plus qu’une simple espèce que l’on tente de sauver de l’extinction. Elles représentent un enjeu emblématique. En effet, si l’humanité n’est pas capable d’épargner une espèce aussi charismatique, dotée d’un tel capital sympathie, alors nous ne sauverons rien d’autre. Et certainement pas nous-mêmes.
C’est ma garde de nuit au poste de navigation. Il est 3 heures du matin, mais le ciel est pourpre. Le soleil vient de se lever. Il s’est couché il y a tout juste une heure. Nous venons de croiser un groupe de baleines, elles s’ébattent à tribord, je crois que ce sont des rorquals communs mais je ne suis pas sûre. Peu importe l’espèce, mon sourire est le même. Nous en croisons d’autres autour d’un iceberg blanc massif, un bleu presque irréel à la base, électrique. Magique Antarctique...
21 décembre 2009
Elle revient tout juste de la première phase de la campagne Waltzing Mathilda, la VIème campagne d’intervention directe de Sea Shepherd contre la chasse illégale à la baleine dans le sanctuaire baleinier de l’Antarctique.
Quartier Maître à bord du Steve Irwin, elle a rédigé ce journal, non pas dans le but de constituer un rapport officiel de la campagne, mais plutôt de retranscrire les ressentis et les motivations personnelles d’une activiste de Sea Shepherd sur le terrain.

17 décembre 2009
Le Shonan Maru II est passé à l’offensive aujourd’hui. A 17h00, les baleiniers ont utilisé des LRAD, des armes acoustiques provoquant étourdissements, nausées et désorientation, à l’encontre de Chris qui effectuait un vol de repérage – dans le mépris le plus total des lois de sécurité de l’aviation. Ils ont ensuite activé leurs jets d’eau à haute pression quand Chris s’est posé sur notre piste d’atterrissage. Alors qu’ils nous collaient au train à moins de 50 mètres de distance, ils faisaient retentir en boucle un message d’avertissement nous intimant l’ordre de ne pas nous approcher. Un peu bizarre, étant donné qu’ils étaient en train de nous poursuivre ! Au bout d’une heure de ce manège, nous finissons par les distancer. Ils se maintiennent désormais à leur distance habituelle de 6 miles nautiques derrière nous.
Leur numéro ressemble fort à un petit coup de pression. Ils ont déployé des filets tout autour de leur navire, afin se prémunir des jets de bouteille de beurre rance. Il va en falloir davantage pour se débarrasser de nous. Bizarrement, plus leur message sonore résonne, brisant le calme ambiant de l’Antarctique, et plus ma détermination personnelle se renforce. Ils nous demandent, non, ils exigent qu’on leur foute la paix. Ils exigent qu’on les laisse tuer les baleines, qu’on les abandonne à leurs harpons explosifs, à leurs mitraillettes. Leur détermination à les tuer ne fait que renforcer la nôtre à les protéger. Un sentiment de tristesse et de colère m’envahit : comment se peut-il que nous soyons le seul rempart, les seuls à perturber le massacre illégal d’une des espèces les plus extraordinaires de cette planète – en plein dans leur sanctuaire qui plus est ? Et si je sais que nous sauverons des baleines, nous ne les sauverons pas toutes. Elles qui mériteraient que toutes les nations investissent massivement pour leur protection, ne peuvent compter que sur un petit équipage de bénévoles passionnés, contraints de rivaliser avec une industrie subventionnée par l’un des pays les plus puissants au monde – dans une ultime tentative de donner un minimum de consistance aux lois de conservation, pour que celles-ci ne soient pas juste une pure blague.

Le peu d’intérêt que la préservation des baleines suscite chez les différents gouvernements qui ont pourtant signé les traités de conservation ainsi que le traité de l’Antarctique en dit long sur le monde dans lequel on vit. Les baleines sont bien plus qu’une simple espèce que l’on tente de sauver de l’extinction. Elles représentent un enjeu emblématique. En effet, si l’humanité n’est pas capable d’épargner une espèce aussi charismatique, dotée d’un tel capital sympathie, alors nous ne sauverons rien d’autre. Et certainement pas nous-mêmes.
C’est ma garde de nuit au poste de navigation. Il est 3 heures du matin, mais le ciel est pourpre. Le soleil vient de se lever. Il s’est couché il y a tout juste une heure. Nous venons de croiser un groupe de baleines, elles s’ébattent à tribord, je crois que ce sont des rorquals communs mais je ne suis pas sûre. Peu importe l’espèce, mon sourire est le même. Nous en croisons d’autres autour d’un iceberg blanc massif, un bleu presque irréel à la base, électrique. Magique Antarctique...
21 décembre 2009
Il est minuit. Nous levons l’encre après une halte de deux jours aux abords de la base de Cape Denison, petite île de l’Antarctique sur laquelle vit une colonie de pingouins d’Adélie à qui nous avons eu l’immense joie de rendre visite. Une base scientifique en bois datant de 1912 devenue relique archéologique, des milliers de pingouins qui s’agitent, quelques phoques qui se prélassent, des icebergs blancs et bleu métallique qui s’imposent et quelques humains en combinaison de survie marquées du sigle de Sea Shepherd qui se régalent simplement du privilège d’être là. De gros nuages bas et gris, chargés comme avant un orage me donnent
l’impression un peu irréelle de faire partie d’une carte postale du bout du monde. Voilà donc pour le décor. Pour la bande son, rien d’autre que les chants de la colonie, les vagues s’écrasant sur la côte déchirée et des bribes de nos discussions rapportées par le vent. Les pingouins n’ont pas l’air offusqué de notre intrusion sur leur territoire, voilà une espèce bien plus hospitalière que la nôtre. Nous évitons de trop nous approcher pour ne pas les déranger, mais ils n’ont pas peur des humains. Intrigués, ce sont eux qui viennent à nous. Ils partagent avec les baleines cette curiosité – bienveillante – à l’égard de notre espèce qui a si souvent causé leur perte. Les pingouins ressemblent à des petits bonhommes en costard noir et blanc, aussi agiles dans l’eau qu’ils sont patauds sur la glace.

Ils sont d’autant plus craquants qu’ils n’ont pas conscience d’être si mignons à nos yeux. Une beauté qui s’ignore est toujours plus belle. Assis sur la glace, nous les observons dans ce décor à la fois simple et grandiose. Rien n’est superflu ici. Il n’y a que l’essentiel. Il n’y a que l’authentique. Un instant suspendu, un petit bout d’éternité pour nous tous, une récompense.
Même si ce fut un grand moment de bonheur pour l’équipage, le but premier de l’escale n’est pas de faire une visite naturaliste, mais bien d’éviter de gaspiller du carburant alors que le Shonan Maru II nous colle inlassablement et communique en permanence notre position au reste de la flotte des baleiniers. Ils peuvent ainsi chasser tout en nous évitant. Nous avons donc stoppé les moteurs en attendant l’Ady Gil, qui devrait nous aider à semer notre poursuivant. Nous reprenons la mer aujourd’hui pour le retrouver à notre point de rendez-vous dans quelques jours.
Ces deux jours d’escale ont aussi eu le mérite de permettre à l’équipage de se reposer un peu. La vie en mer est fatigante, d’une manière différente selon le département auquel on est affecté. En ce qui me concerne, la fonction de quartier-maître à la navigation n’est certes pas très physique, mais être en poste tous les jours de 12h00 à 16h00 et de 00h00 à 4h00 du matin implique une certaine discipline. Toutes les 8 heures, il faut être là, opérationnelle. Pour les mousses, c’est différent, les journées travaillées sont d’un seul bloc, ce qui permet des tranches de repos de plus de 12 heures. Mais le travail est plus physique, parfois ingrat. Laura, la chef cuisto et ses deux assistantes font un travail titanesque en préparant 3 fois par jour des repas vegan (végétaliens) variés et délicieux pour une quarantaine de personnes. Les mécanos ont les mêmes horaires que les quartiers-maîtres (tranches de quatre heures toutes les huit heures) mais le travail en salle des machines est plus difficile, surtout par gros temps. Et pour tout le monde, quand la mer est agitée, chaque pas est un effort. C’est un peu comme marcher en vent contraire sur un sol mouvant. Monter ou descendre des escaliers peut devenir un vrai challenge, surtout si on a le mal de mer. Dans ce cas, un sceau à portée de main s’avère indispensable si on veut éviter de repeindre le bateau aux couleurs de son dernier repas. Mais il y a une compensation de taille à ces petites misères : quand la mer est agitée, il est plus difficile de chasser les baleines. Voilà une pensée qui console quand on a le contenu de son estomac dans la bouche et que l’on donnerait n’importe quoi pour s’asseoir sous un arbre. De retour dans ma cabine à 4h00 ce matin après mon tour de garde, j’y pense très fort...

Retrouvez la suite du Journal de bord d'une écoguerrière la semaine prochaine...

Ils sont d’autant plus craquants qu’ils n’ont pas conscience d’être si mignons à nos yeux. Une beauté qui s’ignore est toujours plus belle. Assis sur la glace, nous les observons dans ce décor à la fois simple et grandiose. Rien n’est superflu ici. Il n’y a que l’essentiel. Il n’y a que l’authentique. Un instant suspendu, un petit bout d’éternité pour nous tous, une récompense.
Même si ce fut un grand moment de bonheur pour l’équipage, le but premier de l’escale n’est pas de faire une visite naturaliste, mais bien d’éviter de gaspiller du carburant alors que le Shonan Maru II nous colle inlassablement et communique en permanence notre position au reste de la flotte des baleiniers. Ils peuvent ainsi chasser tout en nous évitant. Nous avons donc stoppé les moteurs en attendant l’Ady Gil, qui devrait nous aider à semer notre poursuivant. Nous reprenons la mer aujourd’hui pour le retrouver à notre point de rendez-vous dans quelques jours.
Ces deux jours d’escale ont aussi eu le mérite de permettre à l’équipage de se reposer un peu. La vie en mer est fatigante, d’une manière différente selon le département auquel on est affecté. En ce qui me concerne, la fonction de quartier-maître à la navigation n’est certes pas très physique, mais être en poste tous les jours de 12h00 à 16h00 et de 00h00 à 4h00 du matin implique une certaine discipline. Toutes les 8 heures, il faut être là, opérationnelle. Pour les mousses, c’est différent, les journées travaillées sont d’un seul bloc, ce qui permet des tranches de repos de plus de 12 heures. Mais le travail est plus physique, parfois ingrat. Laura, la chef cuisto et ses deux assistantes font un travail titanesque en préparant 3 fois par jour des repas vegan (végétaliens) variés et délicieux pour une quarantaine de personnes. Les mécanos ont les mêmes horaires que les quartiers-maîtres (tranches de quatre heures toutes les huit heures) mais le travail en salle des machines est plus difficile, surtout par gros temps. Et pour tout le monde, quand la mer est agitée, chaque pas est un effort. C’est un peu comme marcher en vent contraire sur un sol mouvant. Monter ou descendre des escaliers peut devenir un vrai challenge, surtout si on a le mal de mer. Dans ce cas, un sceau à portée de main s’avère indispensable si on veut éviter de repeindre le bateau aux couleurs de son dernier repas. Mais il y a une compensation de taille à ces petites misères : quand la mer est agitée, il est plus difficile de chasser les baleines. Voilà une pensée qui console quand on a le contenu de son estomac dans la bouche et que l’on donnerait n’importe quoi pour s’asseoir sous un arbre. De retour dans ma cabine à 4h00 ce matin après mon tour de garde, j’y pense très fort...

Retrouvez la suite du Journal de bord d'une écoguerrière la semaine prochaine...



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