L’Elbe se refait une façade

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De Dresde, la « ville musée » à Magdebourg, en passant par Dessau, siège du fameux Bauhaus, les villes de l’Elbe moyenne misent sur l’architecture pour redorer leur blason. Efforts louables, de la part de petites villes, noyées dans un océan de rouille et de verdure.  

Mathieu Braunstein  


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Ça aura donc été le chantier de trop. Après bien des tergiversations, des méandres, l’Unesco a finalement rendu son verdict, et radié Dresde de la liste du patrimoine mondial. Tout ça à cause d’un pont, dénoncé depuis cinq ans par les associations écologistes, ayant gagné le prix Nobel Günter Grass à leur cause. Le chantier du pont Waldschloesschen, un ouvrage de deux fois deux voies d’une portée de 700 mètres, juste en amont du centre historique, a fait voler l’illusion baroque en éclats. Assaillis par les pelleteuses, et bientôt par le flot automobile, les bords de l’Elbe ont perdu leur côté bucolique... et une partie de leur mystère. Au grand dam des amoureux de la ville et des 3 millions de touristes qui déferlent chaque année vers la capitale de la Saxe. Jusque-là, la ville la plus bombardée de la Seconde Guerre mondiale (détruite à 90% dans sa partie ancienne) avait plutôt bien fait les choses, en reconstruisant patiemment sa façade sur le fleuve.

Elégamment distribués, sur la place du Théâtre (rive gauche), le palais Zwinger, abritant la fameuse galerie de peinture, l’Opéra Semper, intégralement reconstruit dans les années 1980 et, à un jet de pierre, la Frauenkirche, rouverte en 2005, forment comme un gigantesque décor de théâtre. Derrière ce front bâti, en direction de la gare et du marché, la ville abrite encore le chantier du siècle... Mais au débouché du pont Augustus, l’illusion baroque joue à plein. Surtout de nuit ou par temps de neige. La ville sur l’Elbe prend alors des allures de « village Potemkine », comme ces trompe-l’œil pimpants que le ministre de Catherine II faisait surgir partout en Russie, sur le passage de la souveraine. Dresde, pourtant, n’est pas qu’un décor... La cité apparaît même singulièrement vivante, dans le quartier de Neustadt, sur la rive droite de l’Elbe.

Embellie et magnifiée par les ducs de Saxe, la ville se méfie de son fleuve, comme ses voisines en aval : Meissen ou Wittenberg... A juste de titre d’ailleurs. Car la crue monstre de 2002 est venue rappeler le danger qu’il y avait à construire trop près de l’eau. A Dresde, la « Brühlsche Terrasse », édifiée sur d’anciennes fortifications, domine de très haut la berge. Et c’est sur des prairies inondables que le pont tant décrié a posé ses piliers en béton. Les caprices du fleuve ont toujours ménagé à la ville un espace de récréation... En pariant sur le flux automobile, la ville sacrifie un de ses poumons. Et pourtant, disent les écologistes, un tunnel aurait représenté sensiblement le même coût : environ 180 millions d’euros... L’Elbe (qui prend sa source dans les monts des Géants, aujourd’hui en République tchèque) joue un rôle à part, dans l’imaginaire allemand. Contrairement au Rhin ou au Danube, c’est le fleuve « barbare » par excellence, que les légions romaines ne sont jamais parvenues à dompter. Sous les Carolingiens, le fleuve forme à nouveau une frontière, les territoires à l’est et au sud de Magdebourg constituant un ensemble de marches, aux portes de l’empire. Au printemps 1945, c’est sur l’Elbe, à Torgau, en Saxe, que les troupes américaines opèrent leur jonction avec les Soviétiques, qui étendront ensuite leur influence 200 kilomètres plus à l’ouest. Pendant quarante ans, le cours médian de l’Elbe, de la frontière tchèque jusqu’à l’arrière-pays de Hambourg, a constitué l’épine dorsale de « l’autre » Allemagne, la RDA. Puis, en 1989, l’Allemagne rhénane rachète l’Elbe médiane « au prix de la ferraille ».... Telle est du moins la thèse de Günter Grass, dans son roman-fleuve (sans mauvais jeu de mots), Toute une histoire, publié après la réunification.

L’Elbe est bien le fleuve des contrastes. Après avoir traversé, du côté tchèque (Usti-nad-Labem), un environnement saccagé par l’industrialisation et les mines à ciel ouvert (exploitations aujourd’hui comblées par des lacs artificiels, en Lusace, au nord de Dresde), le fleuve s’élance dans ce qu’on appelle la « Suisse saxonne », un pays de cocagne, au milieu des rochers de grès incitant à l’escalade, des collines et des vignes. En aval de Dresde s’étire ensuite un chapelet de petites villes marquées par la Réforme protestante, dans un environnement de landes et de forêts détrempées...

L’Unesco n’a pas attendu la chute du Mur pour classer la partie médiane de l’Elbe en tant que réserve de la biosphère. Tout le parcours du fleuve dans le Land de Saxe-Anhalt, soit aujourd’hui 43 000 hectares, sert d’abri aux castors, aux hérons, aux aigles pêcheurs, aux chevreuils et aux promeneurs. A Dessau, le fleuve constitue comme une étrange trouée dans le tissu urbain.
Situation d’autant plus paradoxale que la ville a récemment fusionné avec sa voisine Rosslau, par-delà les prairies détrempées. Ancienne place forte des usines d’aviation Junkers et du Bauhaus, Dessau tourne curieusement le dos à l’Elbe, et fait plutôt des avances à son affluent la Mulde, sur les rives de laquelle s’amorce le fameux parc paysagé, labellisé « royaume des jardins »... Seul bâtiment du Bauhaus construit directement sur l’Elbe : le restaurant Kornhaus, sympathique guinguette tout en arrondis et en « bow windows », construite en 1930 par l’architecte Carl Fieger. Un endroit délicieux, à l’abri d’une digue, près des hangars à bateaux. Dessinateur industriel, Fieger n’a pas eu la partie facile, dans la brillante équipe réunie par Walter Gropius pour son école d’architecture et de design. Là où le directeur et les « maîtres » (Moholy-Nadj, Kandinsky, Klee) ont presque tous mené une carrière internationale, après la fermeture de l’école par les nazis en 1932, Fieger a d’abord survécu à Berlin, puis est retourné sagement à Dessau, où le Bauhaus n’était plus qu’un souvenir. Recherchée aujourd’hui pour ses vestiges baroques et ses parcs romantiques (le château de Pillnitz, à Dresde, auquel on accède par un bac urbain ; le parc de Wörlitz, déjà célébré par Goethe, et cœur de l’actuel « royaume des jardins »), l’Elbe moyenne est aussi paradoxalement la région où l’Allemagne a construit sa modernité. Modernité de Luther et de sa réforme, auxquelles toutes les villes de Saxe-Anhalt rendent aujourd’hui hommage (la bonne ville de Wittenberg, en amont de Dessau, ayant même adopté le nom très officiel de Lutherstadt (« ville de Luther »), en 1938. Modernité de l’école de danse, à Dresde, où la danseuse Gret Palucca inventait le nouvel alphabet du mouvement, dès 1925. Modernité du Bauhaus, bien sûr, école d’architecture et de design, portant en genèse tout le style « international » du XXe siècle... Et, sur une note plus sinistre, modernité du camp de Terezin (Theresienstadt), du côté tchèque de la frontière, filmé par les nazis à des fins de propagande, où les compositeurs juifs Hans Krasa et Viktor Ullmann (élève de Schoenberg), composent et exécutent des pages de musique parmi les plus bouleversantes du XXe siècle.

Aujourd’hui, les nouveaux Länder (Saxe et Saxe-Anhalt), confrontés à la casse industrielle et à l’essoufflement démographique, tentent tant bien que mal de renouer avec le nouveau millénaire. Mais c’est paradoxalement avec des projets presque « baroques » que la capitale de la Saxe-Anhalt retisse les fils avec l’architecture contemporaine. L’un des emblèmes de l’actuelle Magdebourg est désormais la Citadelle verte (« die Grüne Zitadelle »), réalisé en 2005 par l’architecte autrichien Friedensreich Hundertwasser, décédé avant de voir poser la première pierre. De l’extérieur, l’édifice se présente comme un château fort couleur « barbe à papa », doté de clochetons et de tourelles. A l’intérieur, il abrite une fontaine profuse, presque gaudienne, une cinquantaine de logements et un hôtel... Une débauche d’effets toute viennoise ou barcelonaise, bien éloignée de la rigueur luthérienne. Mais la réalisation la plus singulière de Magdebourg est peut-être la Tour du Millénaire (« der Jahrtausendturm »), édifiée en 1999 par l’architecte et plasticien suisse, Johannes Peter Staub, sur les pelouses de l’Elbauenpark. Dans cette spirale en bois, haute de 60 mètres, offrant un aspect dissymétrique, on perçoit une référence aux croquis Léonard de Vinci, au minaret de Samarra (« tour de Babel ») et aux modernes architectures de cirque, popularisée en France par Patrick Bouchain... Pour son musée des sciences et techniques, la capitale régionale avait besoin d’un grain de « folie », au sens classique du terme. On reste ici bien loin du chantier titanesque de Hambourg, la capitale du nord, deux cents kilomètres en aval, mais il s’agit là d’une autre échelle... Décidée à balayer le gris de la sidérurgie (usines Krupp) et à tourner la page des années DDR, Magdebourg, port fluvial marquant l’entrée dans la grande plaine de l’Allemagne du nord, a fait feu de tout bois.

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