La première “brigade SOS azulejos”

Enquête

Emblèmes du Portugal, les azulejos, ces humbles carreaux de faïence, sont convoités par les collectionneurs du monde entier. Des policiers stoppent le pillage organisé. 

Marie-Line Darcy / BluePress  


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Dans l'atelier du collectionneur et marchand Manuel Leitao © Yonathan Weitzman/Bluepress

“Ici, on naît dans les azulejos, on se marie dans des églises couvertes d’azulejos, et on meurt dans des hôpitaux rutilants de carreaux décoratifs”, explique Leonor Sá, directrice du musée de la Police judiciaire portugaise. C’est à cette femme au regard déterminé que l’on doit l’organisation de la première unité chargée de la lutte contre le vol des azulejos, ces précieuses faïences sur lesquelles, de Porto à Lisbonne, se lit l’histoire du Portugal depuis le XVe siècle. Vols, actes de vandalisme, le fléau prend une telle ampleur que, en 2008, elle impose la création d’un site Internet pour préserver l’art azulejar viscéralement lié à l’identité du Portugal : www.sosazulejo.com. “Notre objectif est double, précise Leonor Sà. Prévenir et protéger. En publiant sur Internet les photos des panneaux dérobés, chacun peut rapidement vérifier l’origine de ce que l’on propose à l’achat ou à la vente.” Une solution efficace, contre un phénomène qui a pris la dimension d’un pillage en règle.

Internet permet de recenser les vols et de recevoir les dénonciations de pillage de maisons en ruine, terrains privilégiés des voleurs. Leonor Sá aime à raconter que, au lendemain du lancement de SOS azulejos, un antiquaire a reconnu un panneau dont il avait organisé la vente, volé dix ans auparavant, permettant ainsi de le restituer à son propriétaire floué. “Nous devons informer. Plus les propriétaires d’azulejos seront informés, moins le marché illégal aura de consistance.”

Dans son bureau de la police judiciaire, un édifice austère situé en plein cœur de Lisbonne, João Oliveira est, quant à lui chargé, de l’investigation. Il commande la brigade des œuvres d’art, comprenant la section Azulejo. Une brigade qui emploie cinq personnes en tout pour Lisbonne et une partie de la région Alentejo. “Le phénomène du pillage s’est accentué dans les années 1990, avec le boum économique, le développement de l’habitation mo­derne et l’arrivée massive des touristes. Les bandes organisées sont de plus en plus nombreuses à opérer. Très souvent, le marché parallèle nous échappe lorsqu’il sort de nos frontières.” Aujourd’hui, l’azulejo représente 15 % de l’activité de sa brigade. Les résultats sont difficiles à estimer car il faut parfois cinq ans pour remonter une piste et repérer une bande organisée. “Internet a contribué à faire connaître l’azulejo. Mais ce paravent anonyme nous complique la vie, on trouve désormais nos panneaux de faïence en vente sur eBay. La multiplication des revendeurs brouille aussi les traces”, précise le policier. Seul l’azulejo recensé par le domaine public est considéré comme une œuvre d’art et protégé par la loi du patrimoine. Le reste c’est le domaine de l’offre et de la demande, où l’acheteur est toujours “de bonne foi”.

Le 70 de la rue Dom-Pedro V, non loin de la place du Principe Real à Lisbonne, fait précisément partie des lieux incontournables pour les amateurs avertis. Entièrement consacrée à l’azulejo, la maison patricienne abrite la boutique d’antiquités de Manuel Leitão. Sur le pas de sa porte, l’antiquaire donne le ton : “Ici, c’est bien la caverne d’Ali Baba, mais il n’y a pas de voleur”. Manuel Leitão n’est autre que l’antiquaire qui a dénoncé le vol d’un bel ensemble d’azulejos après l’avoir reconnu sur le site SOS azulejos.

Sa boutique s’ouvre sur un labyrinthe de pièces, de couloirs, de recoins et  d’escaliers. Partout des azulejos, empilés du sol au plafond, entassés sur des châssis, assemblés ou épars. Un seul carreau de céramique peut atteindre les 1 000 euros. Mais l’antiquaire refuse de parler argent. “Je suis commerçant, expert en azulejos. Acheteur et vendeur s’entendent sur le prix selon la qualité, la provenance et surtout la rareté des motifs. Comme partout, il y a des gens honnêtes et d’autres peu regardants.”

Manuel Leitão est intarissable sur l’azulejo. Il aime raconter l’histoire des registos, ces panneaux de dévotion appliqués sur les façades pour se protéger des catastrophes apparus juste après le tremblement de terre de 1755 qui a failli rayer Lisbonne de la carte. Il sait mieux que personne passionner ceux qui l’écoutent en leur parlant des énigmatiques figuras do convite, personnages grandeur nature, de céramique bleu et blanc datant du XVIIIe baroque et postées dans les vestibules. Ces “employés modèles” accueillent les visiteurs et sont plus faciles à entretenir qu’un valet ou une courtisane en chair et en os.

La passion de l’azulejo est dévorante.
Manuel Leitão compte parmi ses clients un Japonais qui, pour décorer sa maternité d’un panneau représentant Notre-Dame-du-Portugal, a fait l’aller-retour pour acquérir un élément superbe. Toutes les pièces n’ont pas aussi bien traversé les siècles. Pour les plus maltraitées, le salut se trouve dans l’ancien couvent de la mère de Dieu qui abrite au­jourd’hui le musée national des Azulejos. On y veille avec un soin maniaque à la bonne santé des œuvres qui y ont été rassemblées.

Volés ou non, les carreaux de céramique émaillés arrivent ici souvent abîmés, victimes en général du mauvais état des murs et des supports. Le musée a donc un rôle de conservation de premier plan. Son laboratoire étudie les principales pathologies de l’azulejo : champignons, lichens, salpêtre. Des traitements chimiques permettent des nettoyages en profondeur. “Une fois le matériel évalué et désinfecté, explique Teresa Silva l’une des techniciennes du laboratoire, on modèle les parties manquantes, puis on recolle, peint, émaille et cuit. Ensuite, il faut reconstituer les panneaux. Souvent, ils nous arrivent sous forme de puzzle. Nous devons alors les étudier longuement pour les reconstruire”. Sous les mains des spécialistes renaissent des images de tissus “indiens” brillants dont on recouvrait les autels, des oiseaux de paradis, des feuilles d’acanthes et de camélias, des scènes de chasse ou de batailles, des monstres, chimères ou animaux exotiques, et caravelles aux voiles gonflées d’ambitions. Le laboratoire a devant lui des siècles de restauration.
   
En savoir +
www.sosazulejo.com

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