Le royaume sauvé des palétuviers

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À l'ouest du Sénégal, des villageois du Siné Saloum se mobilisent pour assurer la survie de leur environnement. Pour soutenir leur action, ils accueillent des voyageurs dans le campement écotouristique de Keur Bamboung.

 

Anne-Gaëlle Caradec  


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Pratique
Pour se rendre au campement de Keur Bamboung :
un "7 places" jusqu'à Toubacouta, 5.000 à 5.500 francs CFA (7,60 à 8,50 €). On vous comptera 1 000 F en plus pour un (gros) bagage.
De Toubacouta à Soucouta, prendre un moto-taxi (400 F CFA).
Pour le retour : Toubacouta-Kaolack (2 000 F CFA) et Kaolack-Dakar en voiture 7 places (1150 F CFA).

Dissimulé dans les branches, un héron cendré fait le guet au détour d'un dernier méandre. L'œil rond et l'air plutôt bonhomme, il laisse filer la pirogue sans lever la moindre plume. L'échassier ne semble guère effarouché par le moteur de notre embarcation en route pour le village de Sipo, au cœur du Siné Saloum. Dans ce delta de 180 000 hectares, pro­che de la frontière gambienne, le Sénégal s'habille de vert. Les eaux des fleuves Saloum et Siné se mêlent en douceur aux palétuviers, à travers un dédale de quelque 200 îles. Des huîtres, à ma­rée basse, s'y découvrent par milliers entre les racines laissées à nu. Nous nous dirigeons vers le campement écotouristique de Keur Bamboung. Ouvert en décembre 2004 et inauguré par la première Dame du Sénégal, Viviane Wade, il a pour but de préserver la faune et la flore de l'Aire Marine Protégée à laquelle il appartient. Cette AMP de 6 200 hectares fait elle-même partie de la Réserve de la Biosphère du Delta du Saloum.

À l'origine de ce projet un peu fou, une force de la nature, un passionné du monde sous-marin, Haïdar El-Ali, qui préside l'Océanium, un centre de plongée et une association de protection de l'environnement, ainsi que la Fédération des partis écologistes et verts d'Afrique de l'Ouest. Il fut un temps où la surpêche faillit tarir les ressources des bolongs du Siné Saloum. Faire admettre l'arrêt total de la pêche aux habitants n'a pas été chose aisée. Pourtant, au bout d'un an de palabres et de surveillance accrue, le constat est indiscutable : les poissons reviennent, plus nombreux encore qu'auparavant. Un vivier nourricier voit le jour, et avec lui, la perspective de ressources régénérées. L'AMP, communautaire, repose sur un comité de gestion formé des quatorze villages qui représentent la communauté.

Le campement de Keur Bamboung (maison des crocodiles - de keur, "maison", et de bamboung, "crocodiles" en langue mandingue) est isolé sur une île. Y parvenir s'avère un petit parcours du combattant écolo. Bien sûr, il serait facile de s'y rendre en 4X4 climatisé au départ de Dakar, à 200 kilomètres au nord. Mais cela ferait désordre quand on prétend respecter une charte "verte". Ce sera donc pour commencer un taxi-brousse, souvent un break Peugeot appelé "7 places" jusqu'à Toubacouta, ville principale du Siné Saloum aux allures de gros bourg. Près de cinq heures à manger de la poussière sur une route bordée de baobabs et à apprendre la patience version sahel. L'arrivée procure un soulagement tout relatif. À peine descendus, bagages sur le dos, nous sommes agrippés par les moto-taxis locaux. Quelques kilomètres encore nous séparent du camp de base de Soucouta, véritable point de départ pour Keur Bamboung où nous attend Ibrahima, le président de la structure. Alors, le campement ? "Ce n'est pas ici, rit-il, mais vous y êtes bientôt, chargez la charrette, elle vous mènera à la pirogue..." Une mule ef­flanquée prend le relais, elle semble con­naître le chemin par cœur. La bête transporte le ravitaillement nécessaire au séjour des visiteurs : huile, boissons, pain, quelques crevettes. Em­barqués, nous voilà partis pour trente minutes de balade au gré du fleuve qui serpente. Nous apercevons un village, il ne s'agit point d'un mirage, les visages s'illuminent, nous sommes arrivés ? Non ! La charrette, une autre, vous at­tend. Nous ne som­mes qu'à Sipo, petit village, image d'épinal de cases où l'on sieste sous les arbres, il doit bien faire 40 degrés. Ici, sept ethnies cohabitent : mandingue, sérère, bambara ou diola.

Les visages des touristes écolo grimacent doucement et transpirent abondamment. Deux ânes, cette fois, s'élancent mollement sur le dernier tronçon du parcours. Sur le chemin, des panneaux explicatifs permettent de reconnaître acacias, bois de santal et prosopis. Encore 2,5 kilomètres...
Les nouveaux écolos n'y croient plus, et pourtant... S'ouvrant sur un bras du fleuve, le campement de Keur Bamboung se révèle une petite merveille d'architecture en matériaux 100% naturel. Plusieurs cases, assez éloignées les unes des autres, peuvent accueillir jusqu'à 40 personnes. À première vue, difficile d'imaginer autant de visiteurs dans ce petit coin de paradis. El Hadj Ndao, le gérant, assure la visite des lieux. Pour quiconque a voyagé toute la journée, il a des airs de Messie. Il présente le personnel, les guides qui nous mèneront à travers la mangrove. Biram, de l'ethnie sérère comme El Hadj, est chargé de nous accompagner pour un repérage en ca­noé. Après les pétarades du 9 chevaux de la pirogue, le calme de la navigation rythmée par les coups lascifs des pa­gaies est envoûtant.
Doucement, l'embarcation s'enfonce dans la mangrove, touche en son cœur cette immensité verte si étrangement bru­yante. Les "pets" que lancent les courlis, les martins-pê­cheurs et autres aigrettes à notre passage font échos aux "clacs" quasi continus des... huîtres. "Elles s'ouvrent et se ferment au gré des marées, précise Biram. Elles sont récoltées par les fem­mes de la région." Un labeur exclusivement féminin... Le lendemain matin pourtant, ce seront deux hommes du campement qui les cuisineront grillées, accompagnées d'une sauce vinaigrée à la moutarde. C'est bon contre le "fatiguement", préciseront-ils.

Pour l'heure, il paraît impossible de se repérer dans cet enchevêtrement de vert et d'eau saumâtre. Ce n'est pas l'avis de Bi­ram. À droite, à gauche, il pourrait dire quelles huîtres ont grandi depuis la veille. Avec un sens aiguisé de l'observation, il pointe du doigt de massifs hérons goliath et de rapides guépiers, puis des huîtriers-pie au bec rouge vif, repérés plus loin. Pour observer la nature dans cette profusion, il faut aussi avoir le nez dans l'eau. Sous la pagaie, se carapatent une petite raie et des dizaines de tilapias. Dans la vase, les crabes violonistes, armé de leur pince unique, dansent de bancales chorégraphies. À bien y regarder, le moindre centimètre carré de cette mangrove grouille de vie. L'œil rivé sur la cime des palétuviers, Biram raconte comment il a approfondi sa connaissance des espèces grâce à l'intervention d'un cabinet français pour le recensement des oiseaux et la formation des guides. "Peut-être verrez-vous des dauphins", sourit-il. Les cétacés reviennent, particulièrement en période de grandes marées, de juillet à septembre et de décembre à mars. Tout comme les la­mentins. Au total, 74 espèces de poissons peuplent l'AMP. Le mérou revient en nombre. Sa survie fut pourtant me­nacée, comme celle du barracuda qui vient maintenant se régaler des mulets, abondants dans les eaux du delta. Les pélicans jouissent aussi de cette abondance. À notre passage, ils quittent dans un vol lourd les branches sur lesquelles ils ont élu domicile. Le pélican est fidèle à sa demeure, en témoignent les épaisses traces blanches laissées par ses déjections. "Parmi les 96 espèces d'oiseaux recensées par ici, l'aigle pêcheur est le plus rare", continue Biram sur le chemin du retour.

La mer se retire, les singes verts voltigent dans les branches. Il fait frais à l'intérieur des cases de paille. Coquettement aménagées, elles disposent de l'électricité grâce à des panneaux photovoltaïques. Ne comptez pas, néanmoins, y recharger votre téléphone portable. Mettre cet accessoire de côté fait partie, aussi, de ce voyage au bout de la nature. Au soleil couchant, il est temps de préparer la carpe rouge du dîner et l'on parle déjà du lendemain. Le sentier pé­destre ou le sentier de la biodiversité, une marche d'une à trois heures au milieu des bolongs à marée basse... Plus tard, dans la nuit d'un noir profond, on observera la Voix lactée. Sans trop de crainte, certains attendent les hyènes qui tournent autour du campement la nuit venue. Elles ne rôderont pas ce soir et ne réveilleront personne. En revanche, les poissons qui sautent en bas, dans le fleuve, donneront le tempo à une nuit qui, ici, n'est jamais vraiment silencieuse.     ■

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