Bienvenue au paradis, Gringo !

San Miguel de Allende

Depuis les années cinquante, la petite ville coloniale de San Miguel de Allende, dans l'État de Guanajuato, attire les Américains du Nord en quête de soleil et d'histoire.

 

, Jean-Christophe Rampal  


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La parroquia San Miguel Arcangel. Sa façade néogothique a été conçue d'après des cartes postales représentant une église françai © Ulysse

Do you want to buy a hou­se ? [Voulez-vous acheter une maison ?]" Eddy n'hésite pas à aborder en anglais les passants qui jettent un coup d'œil à la vitrine de son agence immobilière. Située à une centaine de mètres de la place principale, elle présente un vaste choix de villas. "Là, je suis un peu à la bourre, mais cet après-midi, je peux vous faire visiter plusieurs maisons", poursuit-il en ouvrant son catalogue. Pour 120 000 euros, vous pouvez vous offrir un pa­villon dans un des quartiers résidentiels de San Miguel de Allende (140 000 habitants), en ajoutant quelques dizaines de milliers d'euros supplémentaires, une bâtisse coloniale réhabilitée vous ouvre ses portes. Professionnel, Eddy tend une carte  sur laquelle il a pris soin d'inscrire son numéro de téléphone portable, puis il salue chaleureusement le visiteur sur le pas de la porte. Il y a quelques années, le New York Times écrivait, caustique, qu'il "y avait plus d'agences immobilières au centre-ville que de bons bars".

 San Miguel de Allende in situ

Dans cette grosse bourgade de l'État de Guanajuato, le dollar est depuis longtemps l'autre devise et l'anglais la seconde langue. Dans les années cinquante, une importante communauté étasunienne s'est établie dans ce havre de paix colonial, situé à 275 kilomètres de la capitale. Après la Seconde Guerre mondiale, d'anciens combattants se sont installés à San Miguel, notamment grâce aux bourses qui leur permettaient de suivre les cours des écoles d'art. En 1948, le magazine Life publiait un reportage sous le titre "Le paradis du GI". On y apprenait que l'on pouvait louer un appartement pour dix dollars par mois, que le quart de rhum coûtait vingt-cinq cents et le pa­quet de cigarettes dix cents. De­puis, San Miguel n'a cessé d'attirer les Américains du Nord, notamment les représentants de la contre-culture, venu ici dans les années soixante. Ainsi, le compagnon de route de Jack Kerouac dans Sur la route, Dean Moriarty - pseudonyme de l'écrivain Neal Cassady - sera retrouvé mort sur une voie de chemin fer à proximité de San Miguel.Rien de surprenant si le marchand de journaux, installé sur l'un des murets de la place, propose les quotidiens Usa Today ou The New York Times à côté de la presse mexicaine. Depuis quelques années, les anglophones disposent même de leur propre hebdomadaire, Atención San Miguel. À ceux que cette présence importante des voisins du Nord agace, Laura, une habitante, répond sans hésiter : "S'ils n'avaient pas été là, la ville aurait probablement été défigurée com­me tant d'autres au Mexique. Bien sûr, ils font monter les prix de l'immobilier, mais regardez autour de vous..."

De fait, San Miguel de Allende a obtenu son classement au patrimoine mondial de l'Humanité en juillet 2008. Comme nombre de cités coloniales mexicaines, son histoire est marquée par l'exploitation minière. Fondée en 1542 par le père franciscain Juan de San Miguel, elle était une étape importante sur la route muletière de l'argent de Zacatecas et l'or de Guanajuato. D'autres membres de l'ordre comme le Frère Cossin, un Français, contribuèrent à la poursuite de son établissement. Au fil des années, elle devient une véritable ville, grâce au développement de l'industrie textile ; sa population atteignant les 40 000 âmes, elle est alors San Miguel El Grande. Ce n'est qu'en 1826 que la cité prendra son nom actuel en hommage à l'un de ses habitants,  le général Ignacio Joseph de Jesús Pedro Regalado Allende y Unzaga, un héros de la guerre d'indépendance. Ce fils d'immigré basque était un proche du prêtre Miguel Hidalgo y Costilla qui poussa "le cri de l'insurrection" le 16 septembre 1810.
Pour qui se dirige vers le centre-ville, la première impression est... mouvementée. Les rues ont conservé un pavage sans pitié avec les amortisseurs des automobiles. C'est sans doute pour cela qu'il n'est pas rare de croiser des habitants, souvent étrangers, juchés sur un quad transportant une bouteille de gaz ou les fruits et légumes achetés au marché.

Pour le piéton, ces pavés sont une bénédiction : ils limitent la circulation et rendent impossible le moindre excès de vitesse. Le promeneur peut passer tranquillement d'une église à l'autre pour découvrir de véritables joyaux comme le Templo de Nuestra Señora de la Salud (1735). Son portail churrigueresque est domi­né par une coquille Saint-Jacques géante sous laquelle reposent des niches qui abritent les statues de cinq saints. L'influence indienne est patente, tant sur le plan de l'architecture que de la pratique religieuse encore vivace, comme en témoignent les offrandes glissées au pied des statues. D'autres ont préféré accrocher à la tunique violette du Christ un morceau de papier, témoignage d'un vœu, accompagné de la photographie d'identité de l'être aimé. Même si un homme rentre dans l'église avec sa bicyclette, sans doute par crain­te d'un vol, son recueillement est profond. À l'extérieur, pas un homme n'oublie de soulever son chapeau en passant devant l'édifice religieux, pas une femme n'oublie de se signer, pas même les étudiantes aux tenues légères. Ici, la foi est populaire et ancrée dans le quotidien.

La nuit tombe sur la Plaza Allende, la place principale. Sous les arbres, visiteurs et habitants se côtoient à la recherche de fraîcheur. Les discussions s'animent. Des groupes d'adolescents flirtent en anglais ou en espagnol ; garçons et filles échangent des numéros de portable ou se prennent par la main. Sur les bords de la place, les premiers groupes de mariachis accordent leurs guitares, vérifient les mécaniques de leurs trompettes dans la perspective d'une soirée chargée. Le groupe le plus populaire de la ville, El Mariachi Allende, s'élance pour prendre de vitesse la concurrence. Autour du père, Antonio Rico, ses fils exécutent El Rey, un thème traditionnel composé par José Alfredo Jiménez, l'un des plus grands artistes mexicains. Dès le premier couplet, les autres musiciens partent à la recherche d'un engagement. Pour quelques di­zaines de pesos, ils interprètent à la demande les plus grands standards du Mexique. Certaines formations se sont adaptées à la demande, elles accompagnent les morceaux de véritables jeux de scène, optant parfois pour un déhanchement lascif destiné à séduire les voisines du Nord. Après de longues heures de "battle" entre mariachis, le silence gagne les rues et les places. Dans l'obscurité, ne se détache plus que l'étrange façade néogothique de la Parroquia San Miguel Arcángel. Pour un temps, la ville redevient mexicaine.


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