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Meru, laboratoire africain d'un autre tourisme

Voyage responsable

Situé au nord du Kenya, le Parc national Meru est la pièce maîtresse d’une zone protégée de 4 000 km2. Une renaissance après des années de destruction. 

Pierre Grundmann  


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Parc national Meru © Droits réservés

Du sommet de ce piton rocheux se découvre l’Afrique telle qu’on la rêve. Une savane dorée, parsemée de bosquets d’épineux argentés et d’acacias verts tendre. Des rubans de forêts serpentent le long des rivières. Les nuages qui défilent dans le ciel dessinent des jeux d’ombres et de lumières sur la plaine, ponctuée de pics volcaniques, sombres et pointus comme des toupies. À l’horizon, se déploie une ligne de collines bleutées. D’ici, on distingue des troupes d’animaux. Des éléphants, disent nos guides. À part eux, personne. Pas un véhicule sur la piste rouge qui balafre la savane. Nous sommes seuls, un petit groupe de visiteurs, dans un immense coin d’Afrique. Seuls et accompagnés par une escouade de rangers en treillis, armés de Kalachnikovs, chargeurs engagés. Les hommes de KWS, le Kenya Wildlife Service. Il n’y a pourtant aucun risque particulier. Ces rangers armés ne sont pas là pour nous protéger, mais pour transmettre un message : ils sont l’avant-garde d’un plan stratégique ambitieux qui vise à développer un tourisme différent, respectueux de l’environnement et des hommes. Ce parc n’est pas n’importe quel parc. Meru National Park est un laboratoire. Ici se joue l’avenir du tourisme et de la biodiversité au Kenya.


L’histoire de Meru est exemplaire. Le parc national, créé en 1966, était l’un des fleurons du pays. Dès sa création, il avait attiré des personnalités hors du commun. C’est là que les Adamson ont vécu avec leurs lions. Joy et George, les héros et auteurs d’un livre et d’un film qui ont fait le tour du monde : Born Free (Elsa la Lionne, NDLR). Ils furent les premiers à réussir la réintroduction dans l’espace sauvage de fauves orphelins élevés par des hommes. Puis ce fut la catastrophe. Nous som­mes à la fin des années 80. Les bandits somaliens venus du Nord font régner la terreur et l’insécurité. Les braconniers en profitent pour détruire Meru. Les animaux sont massacrés, les lodges brûlés. En 1970, le parc ­comptait 3 600 éléphants, début 90, il en restait 300. Quelque 300 rhinocéros noirs, les plus rares, furent également massacrés, tout comme George Adamson, assassiné par des braconniers en 1989. Il avait 83 ans.


À l’époque, le Kenya n’a pas les moyens de protéger Meru. Il mise sur d’autres parcs, au sud. La réserve de Masai Mara est le joyau du tourisme safari. Mais Mara, c’est la place de la Concorde, des dizaines de minibus, agglutinés autour d’un lion au regard vide. Mara, deux fois plus étendu que Meru, accueille des centaines de milliers de visiteurs par an. Meru n’en voit passer que 18 000, dont 3 000 touristes internationaux. À Masaï Mara, la pression sur la faune et l’environnement est considérable, les touristes sont mal à l’aise. À la fin des années 90, le Kenya décide finalement de contre-attaquer. L’équation est simple. “La biodiversité est bonne pour le tourisme et le tourisme est bon pour la biodiversité”, résume Mungumi Bakari Chongwa, commandant adjoint des rangers à Meru. Et le symbole de cette reconquête, ce sera Meru. “Le nouveau Mara”, dit Bakari. Ou plutôt l’anti Mara. Fini le tourisme de masse destructeur, KWS mise sur un nombre restreint de visiteurs haut de gamme. L’objectif, c’est de réaliser un équilibre entre la faune, les visiteurs et les populations locales.
 
La priorité a d’abord été de reconstruire Meru. Le projet est pharaonique. C’est un univers qu’il faut recréer, un jardin d’Éden. Et ça coûte cher. Le Kenya trouve des partenaires inédits : l’Agence française de développement, la banque parapublique qui finance et accompagne des projets dans les pays pauvres. L’opération est lancée en 1999. Première priorité, la sécurité. Un homme à poigne est nommé par KWS pour diriger le parc : Mark Jenkins, un Kenyan blanc, fils de l’ancien chef ranger de Meru. Sa première mission : recruter, former et armer une troupe de gardes paramilitaires pour rétablir la sécurité et protéger les animaux. Bien entraînés et équipés, les rangers de KWS vont gagner la guerre contre les braconniers et les bandits. “Aujourd’hui, la sécurité est maximale, dit Robert Njue, commandant des rangers de Meru. Il y a moins de dangers ici qu’à Nairobi.”


Ensuite, il a fallu repeupler le parc. Une opération complexe : il faut sélectionner les animaux dans d’autres parcs du pays, les capturer, les transporter, les acclimater. 4 000 animaux ont été transférés. 750 zèbres, 955 impalas, 80 éléphants, 50 rhinocéros. Le budget est conséquent : 5 000 euros par éléphant, 3 000 pour un rhinocéros, 700 pour une girafe.
Aujourd’hui, la zone protégée compte 500 à 700  éléphants et 50 rhinocéros, dont 20 noirs. Les opérations de transfert de masse sont terminées. L’équilibre biologique est atteint, pour chaque espèce, permettant d’assurer le brassage de son patrimoine génétique et sa survie face aux prédateurs.


Le soleil se lève, c’est l’heure du “game drive”, la balade en 4 x 4 pour voir les animaux. La piste file à travers la grande savane dorée. Dans le ciel qui s’éclaircit peu à peu, se détachent ces baobabs “aux silhouettes géantes gris violet”, que décrit Joy Adamson. Dans les marécages boueux se baignent les buffles. Nous longeons les rivières, bordées de forêts couloirs, des bouts de jungle d’un vert intense, aux parfums poivrés. Un stop près d’un trou d’eau, ombragé de palmiers doum et de banians festonnés de lianes ; dans l’eau claire, se vautrent des hippopotames. À Meru, la densité de la faune est nettement moins importante qu’à Mara. Mais la densité des touristes aussi. Meru n’est pas un zoo, la faune se mérite, on est vraiment en Afrique. Le “game drive” reste une aventure, les lions se méfient des hommes. C’est le véritable esprit du safari, la rencontre privilégiée et magique avec les animaux, qui est réhabilité. Les guides savent où trouver les stars du parc : les élégantes girafes réticulées (tâches chocolat et rayures dorées) ; les rarissimes zèbres de Grévy (plus hauts, plus sombres que le zèbre commun) ; et les rhinocéros, rassemblés dans un sanctuaire de 48 km2, gardé comme Guantanamo Bay.


Rien n’est gagné pour autant. La réhabilitation du parc a entraîné de nouveaux problèmes. Depuis que la sécurité a été rétablie, la population riveraine a augmenté de 30 %. Plus de 300 000 personnes, agriculteurs et pasteurs, vivent aux frontières de la zone protégée. La cohabitation entre les espèces sauvages et l’homme n’est jamais simple. “Notre mission, dit Robert Njue, est de protéger les animaux des hommes et de ­protéger les hommes des animaux.” Les éléphants détruisent les cultures et parfois, attaquent les hommes. Les lions s’en prennent au bétail. Les villageois se défendent en les tuant. Au Kenya, c’est un crime : les animaux sauvages sont propriété de l’État et la chasse, même sélective, est interdite. Alors, KWS a posé une clôture électrifiée, alimentée par des panneaux solaires, pour séparer les hommes et les bêtes. La barrière stoppe les éléphants. Les babouins, eux, ont vite appris à les franchir en sautant depuis les arbres pour piller les champs des fermiers.


Inlassablement, KWS doit expliquer aux riverains qu’un éléphant vivant, dans un parc national, rapporte plus aux villageois qu’un éléphant mort : des emplois, des infrastructures, la sécurité. Le parc met en place des micro-projets de développement durable qui bénéficient aux riverains : irrigation et tourisme. Kina, un minuscule village d’une tribu Boran en bordure de la clôture, s’est ainsi doté d’un petit “centre culturel”. On y achète de l’artisanat. Les jeunes filles, voilées de blanc et de noir, accueillent les visiteurs en chantant la danse de l’éléphant : “Avant, l’éléphant était bon pour la viande. Aujourd’hui, l’éléphant fait ouvrir des routes pour notre bétail, l’éléphant fait venir plein de touristes.”


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