Sur la route de Cortés

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En 1519, accompagné de 550 conquistadores, Hernan Cortés débarque à Veracruz pour conquérir le très puissant empire aztèque. Retour sur son itinéraire à travers le pays.

 

Patrick Bard  


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Sentinelle inutile, la vieille forteresse de San Juan de Ulua regarde l'Espagne par-delà l'Atlantique et se souvient. Sous le soleil de Veracruz, le 24 juin 1519, Hernan Cortés ho­nora son rendez-vous avec le destin à la tête de 16 chevaux, 11 navires et 550 soldats en provenance de Cuba. La légende rapporte qu'il ordonna de brûler les bateaux afin de condamner tout retour. Depuis des mois déjà, les sentinelles autochtones avaient signalé à l'empereur Moctezuma, souverain de Tenochtitlán et du très redouté empire aztèque, d'étranges "tours flottantes" transportant des passagers au teint lumineux. Temples frappés par l'éclair, oiseaux étranges, les signes annonciateurs du retour du dieu roi Quetzacoatl n'avaient point manqué. Devant ces hom­mes vêtus de fer, hauts perchés sur d'étranges animaux, armés de bâtons à tonnerre capables de foudroyer quiconque les menaçait, le doute n'était plus permis. Le Serpent à plumes était de retour. L'empereur envoya ses émissaires pour accueillir le dieu. Trois mois plus tôt, Cortés et ses hommes avaient effectué un premier débarquement sur les plages de l'actuel Tabasco. Là, les Mayas lui avaient offert une esclave aztèque de 20 ans, la Ma­linche. Désormais hispanophone, la maîtresse interprète de Cortés avait traduit le message de Moctezuma : le souverain les recevrait à Tenochtitlán. Mais c'est à La Antigua, village assoupi dans un méandre du rio Huitzilapan, près de Veracruz, que Cortés s'installa d'abord. Les racines d'un figuier y étreignent encore les fragments d'ado­be rongés par l'humidité d'une maison en ruine qu'un ga­min dégourdi désigne aux visiteurs comme celle du conquistador. Dans le port de Veracruz, des beautés aux allures créoles disent le mélange d'A­frique. Le Malecón se donne des allures de Vieille Havane et la touffeur salée de bouffées océanes ronge les coques des cargos.

Sous les arcades de la place centrale qui s'anime à la nuit venue au rythme des marimbas, de très vieux républicains espagnols débarqués là en 1939 prennent des nouvelles du monde en transpirant devant une tequila, cigare vissé au bec, sanglés dans d'impeccables guayaberas [sorte de chemise pour homme, très populaire en Amérique latine]. Au bout d'un mât qui tangue, des Indiens Totonaques tournoient dans le vide, bras en croix, se livrant à une démonstration de la danse des voladores, suspendus par les pieds à trente mètres au-dessus des tables de bistrot.

Leurs ancêtres, qui comptèrent parmi les premiers alliés des conquistadores, peuplent encore l'État de Veracruz. Dans les rues de Papantla, capitale de la vanille, ils déambulent dans de larges pyjamas de coton blanc, coiffés d'un chapeau de paille. Gaudencio est l'un d'eux, né au pied de la Pyramide des Niches, cœur du site précolombien d'El Tajín inscrit au patrimoine de l'Humanité en 1992. Une certaine amertume teinte ses propos : "Nous sommes mal-aimés, les touristes viennent voir les pierres, mais ce sont nos ancêtres qui ont fait exister les pierres." C'est que les Totonaques font figure de collaborateurs, tout comme les in­diens Tlaxcalas. Là, sans doute, est la clé réelle de la victoire de Cortés sur Moctezuma. Nous sommes aux alentours de 1450. Les Aztèques venus du nord ont conquis la vallée de México. Ils y ont établi une immense capitale, Tenochtitlán, cité la plus peuplée du monde d'alors. En pleine expansion, les nouveaux maîtres sont entrés en guerre contre leurs voisins Tlaxcalas et Totonaques. Les sacrifices humains ne sont pas rares, loin s'en faut, dans le monde précolombien, à commencer par l'auto-sacrifice destiné à faire couler le sang des hommes de maïs pour abreuver la terre et appeler la pluie. Mais avec les Aztèques, ils ont pris une dimension inédite.

Pour conforter leur pouvoir, les prêtres demandent de plus en plus de sacrifices en offrande à Huitzilopochtli, le dieu du Soleil. La finalité de la guerre devient la capture de prisonniers, toujours plus nombreux, pour satisfaire la demande. L'empereur aztèque Ahuizotl aurait ainsi immolé plusieurs milliers de prisonniers Totonaques et Tlaxcalas pour célébrer la consécration du Templo Mayor de Tenochtitlán en 1487, à peine vingt ans avant l'arrivée de Cortés. Certes, l'ampleur de ces sacrifices est aujourd'hui remise en cause par bien des historiens. La violence sacralisée destinée à impressionner les peuples colonisés, la terreur inspirée par les immolations, ont pourtant été bien réels. Quetzacoatl, le Serpent à plumes, symbolisait la fin de la violence. Dans la croyance populaire, son retour devait mettre un terme aux holocaustes.

C'est dire s'il devait être atten­du par les peuples qui subissaient le joug aztèque, et combien il fut facile à Cortés de se les aliéner. Violent, sans scrupule, l'hom­me est d'un cynisme absolu.
Pour charmer Moctezuma, il combat d'abord les Tlaxcalas, puis gagne leur con­fiance en capturant les hérauts de l'empereur - qu'il libère nuitamment pour s'attirer les faveurs du souverain aztèque !

Passé Papantla, la route quitte la luxuriance des caféiers pour les hauts plateaux désertiques du Mexique central puis Jalapa. L'élégante capitale de l'État de Veracruz est perchée en haut d'une colline en balcon sur le toit du Mexique - le Pico de Orizaba voisin, un volcan éteint qui culmine à 5 747 mètres d'altitude. La ville abrite un bâtiment qui, par l'audace de son architecture, renvoie le musée d'anthropologie de México à la préhistoire de la muséologie. Connu pour ses têtes Olmèques, c'est tou­tefois par ses masques funéraires qu'il révèle au visiteur l'âme profonde du Mexi­que. Placés sur la poitrine des morts, ils représentaient chez les Olmèques les visages des dé­funts, souriants jusqu'aux oreil­les, les yeux réduits à des fentes. Difficile, devant cette vision hilare de la Camarde, de ne pas évoquer Carlos Fuentes qui écrivait que les Mexicains n'allaient pas vers la mort, mais qu'ils y retournaient, car ils en venaient.

Par la vitre sale du bus, un paysage raclé jusqu'à la roche défile entre les mâts des cactus cierges. Un homme et sa mule tirent un chariot au milieu d'un champ d'agaves. Un gamin marche en tête. Les azulejos éclaboussent la place principale de Pueblo et les rues de couleurs vives. En cette ville qui s'enorgueillit d'avoir été première cité espagnole érigée de toutes pièces, et non sur les ruines fumantes d'une cité précolombienne, la faïence est chez elle.

Les fumerolles du Popocatépetl voisin démentent pourtant cette ambiance raffinée d'urbanité affable. Au-dessous du volcan, à Cholula, sur les ruines d'une pyramide qu'ils ont pris soin de raser, les Espagnols ont érigé une église, symbole de leur domination. La bataille de Cholula préfigure sans doute les massacres futurs, plus dévastateurs que ceux perpétrés sur l'autel de la puissance aztèque. Au début du mois de novembre 1519, Cortés, accompagné de deux mille Tlaxcalas, pénètre dans la cité. Son armée massacre des milliers d'Indiens. C'est le premier crime d'une longue série, dont de Las Casas fera mention dans sa Très brève relation de la destruction des Indes, rédigée en 1552.

Il faut repasser par un autre champ de bataille, où le 5 mai 1862 les Mexicains battirent à Puebla les Français, pour retrouver la route de Cortés, direction Cuernavaca-la-coloniale, lieu de villégiature du gotha planétaire qui vit s'éteindre Charlie Mingus, Gil Evans et Gloria Lasso. Gabriel Garcia Marquez, l'auteur de Cent ans de solitude, y possède une maison. Cortés, à l'époque, choisit d'y construire son palais, reconverti en musée Cuahnauac. À peine une soixantaine de kilomètres nous séparent encore de Mé­xico. La route descend vers la capitale, noyée sous un nuage de pollution. México, qui s'enfonce chaque jour un peu plus dans les marais sur lesquels elle a été bâtie. México et ses 25 millions d'habitants, redevenue métropole la plus peuplée au monde, comme au temps de la splendeur aztèque. Le 8 novembre 1519, accompagnés d'une armée de 6 000 Indiens alliés, les Espagnols arrivent en vue de Tenochtitlán. Moctezuma les accueille à l'entrée de la cité, porté sur un dais de plumes de quetzal et d'or.

Pour lui, les Espagnols sont des dieux. Pour les conquistadors, les Indiens ne sont même pas des hommes. L'empereur ne comprend pas la langue de Cortés. La Ma­linche, la maîtresse de Cortés, elle, parle nahuatl. Elle traduit. Tout. Les Espagnols ont vu l'or. Cortés fait alors un rêve. Créer un pays dont il deviendrait l'empereur. Il ne sait pas que des navires espagnols sont déjà partis de Cuba pour le rappeler à l'ordre. Certes, il vaincra, mais pour lui, c'est déjà la fin de la route. La cathédrale édifiée par les conquistadors écra­se encore de sa présence le Zócalo, la grand-place de México. À quel­ques mètres de là, devant les rui­nes de la pyramide du Templo Mayor où Moctezuma fut lapidé, des Indiens dansent au rythme de tambours qui battent le deuil d'une grandeur défunte. Tout a fini ici. Tout a commencé là. Dans le palais du gouvernement, les fres­ques du peintre Diego Riveira déroulent l'histoire nationale. Sur la place claque le drapeau mexicain. Le rêve de Cortés a fini par prendre forme, sans lui. Il a pour nom : Mexique.

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