Faut-il brûler les guides de voyage ?

Enquête

Après le scandale causé par les prétendues révélations d'un auteur de Lonely Planet, nous avons voulu savoir comment les éditeurs réalisaient leurs guides.  

Nolwenn Roussier  


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Faut-il brûler les guides de voyage? ©

Il occupe des rayonnages entiers dans les librairies, pèse 91 millions de chiffre d'affaire (1) et se décline dans des dizaines de collections et plus de 3 000 titres différents (6,4 millions d'exemplaires vendus en 2007). Le guide touristique, qu'il soit généraliste ou spécialisé, haut de gamme ou destiné aux petits budgets, est devenu depuis quelques dizaines d'années le compagnon de route indispensable des voyageurs. Lonely Planet, les Guides Michelin, le Petit Futé, le Guide du Routard, Géoguide, parmi les plus connus, se partagent un juteux marché qui, s'il a enregistré une très légère baisse en 2007 (-1,2 %), reste florissant.

La réputation des guides a pourtant été mise en doute en mai dernier avec "l'affaire Lonely Planet". Thomas Kohnstamm, ancien auteur chez le célèbre éditeur, aurait "bidonné" le guide sur la Colombie. L'intéressé vient de publier un livre sur son travail où il dévoile quelques-unes de ses pratiques, pas toujours orthodoxes. La vérité a finalement été dévoilée (voir interview en encadré) mais le mal était fait, le doute s'est installé. Finalement, sait-on comment est réalisé un guide touristique ? Quelles garanties les utilisateurs ont-ils que les informations données sont exactes, sélectionnées et testées en toute indépendance ? Chaque responsable éditorial a sa méthode mais sur le papier, les guides se ressemblent tous plus ou moins. Les chapitres, à quelques détails près, fournissent la même information de base, recueillie auprès de sources officielles telles que les offices de tourisme ou les ambassades. La différence ou l'originalité d'un guide reposera donc davantage sur les recherches préalables et les trouvailles sur place de l'auteur. Pour Pierre Grundmann, auteur de guides Évasion, les habitants ainsi que les voyageurs qu'il rencontre sont des sources non négligeables. "Je m'insère au maximum dans les groupes pour les visites ou les balades. Je me présente tout de suite, ce qui permet d'échanger des informations avec les autres membres du groupe." En règle générale, les enquêteurs préfèrent rester anonymes, en particulier chez les hôteliers ou les restaurateurs. Stephan Szeremeta, le directeur éditorial du Petit Futé, nuance : "On considère que c'est plus sympa pour les hôteliers de savoir à qui ils ont affaire. Mais il est vrai que, parfois, c'est plus simple d'être anonyme pour éviter de passer un temps fou avec quelqu'un qui veut faire sa publicité."

Le temps... Une denrée rare et précieuse dont manquent parfois les auteurs pour tester toutes les adresses mentionnées. Mais cela ne veut pas dire pour autant que les lecteurs soient trompés sur la marchandise. "On ne peut pas dire que les auteurs vont dans tous les endroits qu'ils décrivent, précise Pierre Grundmann. Ils font un travail de journaliste, ils se renseignent, vérifient les informations." Olivier Cirendini, auteur chez Lonely Planet, a choisi une technique de rédaction. "Plutôt que de tromper le lecteur en essayant de faire croire que j'ai mangé dans un restaurant, je préfère écrire que cette adresse est appréciée localement." Vincent Grandferry, auteur pour Géoguide et Cartoville, préfère pour sa part ne prendre aucun risque. "Je ne mets, dans mes guides, que des restaurants où j'ai mangé. En général, j'en teste deux au cours du même repas." Deux, voire trois, pour certains auteurs. Car le quotidien d'un enquêteur est loin de ressembler à celui d'un vacancier. La journée est presque trop remplie, entre les visites d'hôtels, de restaurants ou de musées, sans compter la tournée des bars et des boîtes de nuits, voire les randonnées et autres activités sportives pour certains guides. Il reste peu de place pour l'imprévu et pourtant, un auteur doit pouvoir se laisser entraîner par un habitant vers des lieux inconnus qui pourraient présenter un intérêt. Tous sont d'accord pour dire que c'est un métier passionnant mais épuisant. "De temps en temps, j'aimerais redevenir simple voyageur pour avoir le temps d'en profiter", avoue Pierre Grundmann.

Sur place, la durée de l'investigation dépend de la politique des collections et de la taille d'un pays ou d'une région. Pour une création de guide, entre deux et cinq mois environ sont nécessaires. Pour une mise à jour, entre deux semaines et deux mois suffisent. Ce délai dépend aussi de l'auteur. Pour les guides dits d'auteur (par exemple, les guides Évasion), le rédacteur, seul à écrire l'ensemble du guide, a besoin de rester plus longtemps sur le terrain. D'autres collections envoient plusieurs auteurs en même temps, chacun couvrant une région spécifique. Géoguide a une méthode un peu différente, selon Frédérique Ju­bien, responsable éditoriale.
"En général, un auteur ne reste pas plus d'un mois et demi dans le pays car on a remarqué une érosion de l'information après cette période. C'est normal, vu l'intensité du travail. Il rentre ensuite pour écrire pendant six semaines puis il repart. Entre-temps, un autre auteur a pris la relève."

Qui sont ces auteurs ? Sérieux dans leur grande majorité, même s'il est possible que certains profitent d'une mission tous frais payés pour prendre des vacances en se contentant de récupérer les informations sur Internet. Si beaucoup sont journalistes - certains travaillent d'ailleurs pour Ulysse - un nombre non négligeable est humanitaire, étudiant ou retraité. Les éditeurs leur font passer tests et entretiens pour vérifier leur capacité rédactionnelle et leur motivation, une des conditions fondamentales étant bien sûr l'envie de voyager. Au Petit Futé, Stephan Szeremeta raisonne un peu autrement : "Nous essayons toujours de travailler avec des gens du cru. Des personnes vivant sur place ou des personnes connaissant très bien le pays pour y être allées souvent. C'est plus authentique." Une fois l'auteur sur le terrain, l'éditeur doit lui faire confiance. Une confiance qui n'exclut pas le contrôle. L'enquêteur est en contact permanent avec son responsable, qui a une feuille de route de son périple. Après le rendu de la copie, celle-ci est vérifiée. "Pour valider le manuscrit, on procède par sondage. On appelle une dizaine d'établissements pour vérifier les informations, explique Stephan Szeremeta. En général, ça suffit pour se faire une idée du travail. Si on détecte une erreur, on rappelle dix autres établissements." Durant la relecture, le plagiat, sur Internet par exemple, peut être repéré. C'est arrivé à Frédérique Jubien. "Il y avait un décrochage de style, le texte manquait de chair, on s'est rendu compte que l'auteur avait ‘bidonné'. On a donc refusé la copie et envoyé quelqu'un d'autre sur place. Heureusement, cela arrive très rarement." Le copinage ou les auteurs qui ont accepté des pots-de-vin contre une bonne critique sont plus difficiles à déceler. Les courriers de lecteurs dénonçant une adresse et les mises à jour faites par des personnes différentes permettent toutefois de le remarquer.

La publicité est aussi un facteur de doute pour les utilisateurs.  Stephan Szeremeta, du Petit Futé, explique sa politique : "Pour une enquête, il se peut qu'un auteur ait besoin d'être hébergé. On peut envisager un échange de prestations : une chambre contre un espace publicitaire et une citation dans le guide. Mais on échange uniquement avec des établissements que l'on veut voir apparaître dans le guide et la publicité est indépendante du rédactionnel." Il faut savoir que la plupart des guides incluent un peu de publicité dans leurs pages tout en affirmant qu'ils ne sont soumis à aucune pression sur le contenu...

La difficulté la plus importante rencontrée par les éditeurs est la durée de vie de l'information. Fabriquer un livre prend en moyenne un an. Dans ce laps de temps, tout peut arriver : tel hôtel peut avoir augmenté ses tarifs, tel restaurant avoir brûlé ou tel monument être en rénovation. Pour Olivier Cirendini, les lecteurs, souvent virulents quand ils relèvent une erreur, manquent parfois de compréhension. "Les gens doivent apprendre à lire un guide et comprendre qu'il faut du temps pour le fabriquer, que les choses peuvent avoir changé au moment où ils l'utilisent. Le piège est de penser que le guide est un tour-opérateur alors que c'est juste un outil... Il n'est pas là pour faire le voyage à leur place." Un avis partagé par Pierre Grundmann. "Un guide de voyage est un outil interactif qui permet aux gens de vivre une histoire. On leur donne les clefs pour partir à l'aventure." Un peu d'indulgence donc pour ces livres bien utiles à consommer avec... discernement.

(1) Sources : Panel GFK.

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