Un voyage très nature

En couverture

Loin des circuits en pullman et des croisières qui s’amusent, le tourisme autochtone propose à une clientèle en manque de nature une expérience des grands espaces assortie d’une découverte culturelle.
 

Gregory B. Gallagher  


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Tente - Québec © Gregory B. Gallagher

Pendant des siècles, les colons ont ignoré la réalité culturelle des Premières nations d’Amérique du Nord. Aujourd’hui, les choses ont changé. On rêve maintenant de ramener des souvenirs d’une expérience viscérale, impliquant aussi bien le corps que l’esprit, ancrés dans un cadre naturel et imprégnés du respect de l’environnement et des gens qui y vivent. Ce type de voyage est profondément intime et avant le départ, chacun doit s’y préparer très sérieusement. Il y a quelque temps, j’étais de passage dans le village cri de Wemindji, une bourgade de 1253 âmes posée en bordure de la rivière Maquata qui, non loin de là, va se jeter dans la baie James. Le chaman du village m’invite à assister à une cérémonie du lever du soleil. Je ne suis pas vraiment du matin et, sur le coup, j’hésite un peu. Mais je finis par accepter et je me promets de ne pas remettre la tête sous les couvertures quand mon réveil sonnera à cinq heures moins le quart, demain matin.

En réalité, j’ai les yeux grands ouverts avant même que la sonnerie ne retentisse et, sautant du lit, je m’habille en un clin d’œil et file vers le lieu de rendez-vous, sur la berge, à côté d’un grand tipi. Je ne suis pas le premier et en fin de compte, nous serons seize ce matin-là. Notre chaman, lui, arrive avec vingt bonnes minutes de retard et gare son 4x4 dans un crissement de pneus. Je jette un coup d’œil furtif à son poignet : non, il n’a pas de montre. À croire que ses jours et ses nuits sont réglés par quelque horloge interne mystique. Il transporte ses instruments cérémoniels dans une couverture noire et rouge nouée en ballot par des lanières de cuir. Monsieur chaman descend de sa camionnette sans un mot et nous gratifie d’un petit signe de tête en passant. Puis, il commence ses préparatifs tandis que notre petit groupe attend en bavardant, tasse de café à la main.

Monsieur chaman a en fait un nom : il s’appelle Earle. Nous l’observons du coin de l’œil. Une bulle de sérénité semble l’envelopper lorsqu’il décroche sa hachette de sa ceinture, s’agenouille et se met à couper du petit bois pour le feu cérémoniel. Cette phase préparatoire se joue en solo, sans fanfare, et doit se dérouler à l’abri des objectifs photographiques. Earle nous prévient qu’avant de commencer il nous dira à quel moment nous pourrons faire crépiter les flashes.

Il manie sa hachette luisante de ses grandes mains calleuses, d’un geste rapide et précis. Son regard ne quitte jamais la bûche de cèdre dont il débite des copeaux pour faire du bois d’allumage. Il tourne et retourne la bûche, choisissant méticuleusement l’endroit où il veut prélever chaque éclat. Earle continue à faire cogner sa lame jusqu’à ce que sa pile de petit bois ressemble exactement à ce qu’il avait prévu : un cône en forme de tipi, prêt à être allumé. Il demande le silence et craque une allumette sous le tas de bois de cèdre. Il étend sa couverture noire et rouge près du feu, révélant ses instruments cérémoniels : une grande plume d’aigle, un coutelas de chasse dans son étui de cuir, un petit bouquet d’herbe à bison, un long calumet de bois avec un fourneau de pierre rouge, sa petite hachette, une boîte d’allumettes au logo de la Eddy Company et une blague à tabac en daim contenant du kanikanik, un mélange de tabac et d’herbes. Par la suite, il ajoutera à sa panoplie un tambourin et une mailloche. Beaucoup de tribus des Premières nations utilisent de la racine de poussé dans leur mélange de kanikanik, une plante appréciée depuis les temps les plus reculés pour ses vertus antirhumatismales et astringentes. Earle, lui, a choisi de l’armoise de l’Ouest, cueillie dans les grandes prairies canadiennes. Cette herbe de choix sert à bénir les instruments rituels intervenant dans la cérémonie de l’“onction”, qui sont passés un à un dans la fumée que dégage le kanikanik sur le feu. Si quelqu’un dans l’assistance entretient des pensées négatives, alors on brûle un champignon de la ­région pour les éloigner. Le bois de cèdre commence à brûler et Earle nous entreprend de nous expliquer le sens de chacune des phases de cette très ancienne coutume de salut au soleil levant. A peine a-t-il entamé son monologue qu’au loin les premières lueurs de l’aube éclairent la ligne d’horizon.

Un calme impressionnant s’est installé tout ­autour de nous. Même les oiseaux se sont tus. Earle est un homme de forte stature, qui fait son bon mètre quatre-vingts et doit peser plus de cent kilos. Il a des yeux brun foncé et sa voix grave et profonde ­résonne lorsqu’il entonne ses incantations sur un ton calme et doux. Notre petit groupe resserre le cercle autour de lui et un sentiment d’intimité se crée. Nous avons soudain l’impression de ne faire plus qu’un avec Earle, le feu, la rivière, les arbres, le ciel, la faune et avec les autres membres de l’assistance.

Earle attrape son calumet posé sur la couverture, prend sa blague en daim et commence à tasser le kanikanik dans le fourreau de pierre rouge, le bourrant assez pour permettre à chacun de tirer une bouffée de tabac aromatisé. La pierre rouge est dédiée à l’aigle, l’oiseau qui vole le plus haut que tous les autres au monde et dont la plume évente constamment le feu de cèdre au début de la cérémonie.
Earle nous demande de prononcer une prière pour rendre grâce à cette nouvelle journée tandis que nous commençons à fumer le calumet, le passant à notre voisin de gauche. Il nous invite à rendre hommage aux “sept directions”, les quatre points cardinaux: le nord (l’air), l’est (le feu), le sud (la terre) et l’ouest (l’eau) ; et les trois directions sacrées : la Terre, l’Univers et le Créateur (ou le Grand Mystère).
Pendant ce rituel solennel, j’observe avec un certain amusement ces seize individus (des hommes pour la plupart, branchés et urbains) qui cherchent maladroitement à prendre le long tuyau en bouche, essaient de tirer dessus assez fort pour que le kanikanik continue à se consumer mais, en novices, ne savent pas trop s’il faut aspirer fort ou doucement, et ce, tout en essayant de remercier à voix basse les énigmatiques “sept directions”.

La plupart des participants semblent se prêter de bonne grâce au jeu, fermant les yeux, prenant une mine grave et sincère pour tenter de respecter à la lettre les instructions d’Earle. Je ne peux m’empêcher de me demander comment nous autres, citadins, avons réussi à perdre tout contact avec la ­Nature au point d’avoir l’air aussi maladroits et gauches lorsque nous effectuons un geste aussi simple que fumer une pipe avec un groupe de spectateurs. Tandis que le calumet passe de main en main, je me rends compte que c’est justement là l’une des raisons pour lesquelles le tourisme autochtone revêt une telle importance. Il s’agit de faire en sorte que les participants sentent leur propre corps, qu’ils retrouvent le contrôle de leurs gestes et que, l’espace d’un instant, ils renouent avec eux-mêmes.

Tandis qu’Earle nous explique le sens des éléments rituels, les mouettes et les chiens se mettent à chanter à tue-tête, comme si un signal invisible leur avait été donné. Le soleil pointe maintenant ­au-dessus de l’horizon, dans une explosion de rayons dorés qui enflamment la cime des arbres et irisent le bout de l’aile des oiseaux qui passent au-dessus de nos têtes. «Le premier remerciement est adressé à notre Créateur, qui nous donne la lumière du soleil pour nous fournir ce dont nous avons besoin pour survivre, comme la nourriture, la chaleur et l’eau, annonce Earle. Jour après jour, le soleil se déplace d’est en ouest, de la même façon que le fil de notre vie se déroule : au début, nous naissons, puis nous voyageons, portés par nos expériences, tout comme le soleil traverse le ciel. Notre temps dans cette vie s’achève enfin, et nous cessons de vivre et tout ­redevient noir. Ainsi, à la fin de chaque journée de lumière, quand le soleil a achevé son parcours dans le ciel, il se couche et l’obscurité descend», poursuit notre chaman.

Il enchaîne avec des formules sacrées prononcées à mi-voix dans sa langue, le cree, puis entre dans le tipi. Il en ressort avec un tambourin qu’il frappera de sa mailloche en chantant en rythme pour signaler la fin de la cérémonie du soleil levant. Sa mélopée évoque le phrasé de Dizzy Gillespie ou Miles Davis, car comme eux, c’est par une technique de souffle continu qu’il parvient à émettre ce son si pur.
Earle s’est tourné vers l’est pour chanter son hymne en frappant sur la peau tendue du tambour. Au bout de quelques minutes, il dit une ultime prière en anglais : «Réveillez-vous, réveillez-vous, la journée commence, c’est le matin! Réveillez-vous, ­réveillez-vous, un jour nouveau arrive ! Nous vous remercions, cher Créateur pour tout ce que vous nous avez donné. A la Terre nous rendrons tout. Nous ­touchons la terre pour clore cette cérémonie.»

Ma première cérémonie du lever du soleil s’achève sur cette image d’Earle qui demande à l’assistance d’échanger des poignées de main, de s’étreindre et de souhaiter à chacun une belle journée de vie. Je quitte ce rituel et le bord de la rivière empli d’un sentiment de bonheur, avec une étrange impression de calme et de force, cadeau d’un homme sage et doux répondant au nom d’Earle, chaman de Wemindji.

 

Gregory B. Gallagher
Journaliste québécois anglophone, basé à Montréal, il collabore aux principales publications de voyage du Canada et il a rédigé plusieurs guides. Il est également musicien de jazz et historien. Les deux articles que nous publions dans ce numéro ont été écrits spécialement pour Ulysse.