Sur la piste des pionniers

En couverture

L’Abitibi, à l’ouest du Québec, a connu à partir des années 1920 une véritable ruée vers l’or. Dans les villes de Rouyn-Noranda ou Val-d’Or, il se raconte encore quantité d’histoires.
 

Sophie Crépon  


  • Imprimer
  • Caractère
  • Commenter 0
  •  
  • Mes dossiers
  • Envoyer Envoyer
  • Partager

Ici, il y avait des trottoirs en bois partout, c’était plutôt western comme allure!» Ce soir, Daniel Gagné, peintre et musicien abitibien de naissance, se sent d’humeur à évoquer Val d’Or, la capitale de l’or en Abitibi, qui est aussi, par hasard, la ville où il a gran­di. Le lieu s’y prête bien : nous sommes à l’Au­berge de l’Orpail­leur. Jusque dans les années 80, cette ancienne pension accueillait des mineurs célibataires venus pendant la Seconde Guerre mondiale d’Ukraine, d’Allemagne, de Pologne, d’Italie ou de Russie pour remplacer les hommes mobilisés dans les usines d’armement. Daniel Gagné lui-même a vécu dans ces murs de 1967 à 1968, à l’époque où il travaillait à la mine de Bourlamaque. «J’étais ce qu’on appelle un “chambreur”, je vivais seul dans une chambre. La pension fournissait le toit, le couvert et la blanchisserie. La mine était à deux pas d’ici.» Le site ayant fermé en 1985 suite à la baisse des cours de l’or et à l’abandon des prospections, l’Auberge de l’Orpailleur a été transformée en chambres d’hôtes et le village minier de Bourlama­que, avec ses petites maisons en bois, rouges ou bleues, est devenu un quartier résidentiel de Val-d’Or assez recherché.

Carte: situation de l'Abitibi.


Il faut se rendre à Bourlamaque, classé site historique en 1979, avec en tête le souvenir des prospecteurs ontariens qui, les premiers, ont flairé le filon. Dès les premières années du XXe siècle, ils sillonnent la région à bord de canoës, à la recherche de gravier aurifère. «Mais ils faisaient fausse route, raconte Raymond Couture, guide au musée de la Cité de l’Or, aujourd’hui installé dans l’ancienne mine de Bourlamaque. L’Abitibi n’est pas une région montagneuse, l’or ne se trouve pas sous forme de pépites dans les rivières comme en Californie, mais sous forme de poussière mélangée à la tourmaline et au quartz. Les prospecteurs ne le savaient pas à l’époque, mais l’or, il fallait aller le chercher en sous-sol, dans le granit du bouclier canadien.» En revanche, comme toutes les régions aurifères, l’Abitibi regorge de pierrite de fer, d’une belle couleur dorée mais sans valeur aucune. «On l’appelle l’or qui rend fou, sourit Raymond Couture. Quand ils en trouvaient, les orpailleurs, paraît-il, perdaient la tête, persuadés d’avoir découvert un trésor.» “L’or du fou” indique pourtant que la région est prometteuse. En 1923, après une dizaine d’années de prospection acharnée, Edmund Horne, un prospecteur ontarien, finit par mettre le doigt sur la faille géologique de Cadillac, du côté de Rouyn. Bingo !
La faille, qui s’étend sur plusieurs dizaines de kilomè­tres, est bourrée de zinc, de cuivre, d’argent et d’or. D’autres découvertes, à Val-d’Or et Malartic, confirment que Cadillac est le plus important gisement minier de la région. Les capitaux américains et ontariens affluent – «Les Québécois étaient trop frileux pour investir», affirme Raymond Couture. En 1925 est fondée l’Abes­tos Corporation, qui regroupe onze entre­prises minières et devient le principal producteur de la région. Entre 1927 et 1950, pas moins de 46 mines entrent en production de long de la faille de Cadillac, fournissant du travail à près de 10000 personnes.

La colonisation, timidement amorcée avec l’ouverture de la ligne ferroviaire Montréal-Senneterre en 1912, s’accélère. Le pari n’était pourtant pas gagné. Le climat, en Abitibi, est rude. À l’épo­que, tout est à faire; il faut défricher, arpen­ter, partager les terres. Pour survivre, les colons se font agriculteurs, encouragés par un clergé qui a intérêt à conserver un modèle rural et traditionnel. L’Église a acheté terres et fermes, implanté paroisses et évêchés. L’État a plutôt favorisé l’exploitation forestière, une activité d’appoint pour les agriculteurs jusqu’à ce que l’ouverture des mines fournisse de nouvelles perspectives. À l’épo­que, la Belle Province a du mal à fixer sa population, qui a tendance à émigrer vers les provinces anglophones voisines. Avec la Grande Dépression de 1929 et la hausse du prix de l’or en 1933, la main-d’œuvre fuyant la misère des grands centres urbains arrive enfin vers l’Abitibi, perçue comme un eldorado.

Entre 1931 et 1941, sa popula­tion est multipliée par trois ! Les villes vont pousser comme des champignons : Rouyn, Noranda (du nom de la compagnie exploitante et qui devait en 1986 fusionner avec Rouyn), Malartic, Val-d’Or se déve­sloppent si vite que Malartic connaît dès 1938 une crise du loge­ment! Poussées par la nécessité de caser leurs cadres et leurs ouvriers, les compagnies minières construisent des villages, à l’image de Bourlamaque, en 1934. On n’a pas le temps de dresser des plans d’urba­nis­me ni de s’autoriser des fantaisies architecturales. Rouyn-Noran­da comme Val-d’Or sont nées de la nécessité. Elles n’ont pas pour vocation d’être belles. Juste efficaces, carrées, nord-américaines. Ici, les fast-food pullulent, des pick-up Ford ou Toyota et de gros trucks rutilants circulent sur les routes, les fils électriques balafrent les longues rues droites d’un fouillis de traits noirs. Dressées au-dessus des blocs aux faça­des de briques rouges, les énormes cheminées de l’usine Horne, l’une des plus grosses fonderie de cuivre et de métaux précieux du pays toujours en activité, envoient des panaches de fumées dans le ciel de Royn-Noranda. Il flotte en Abitibi un petit air d’Amérique…

Des fortunes s’amassent, en particulier à Val-d’Or où la mi­ne exploitée par la Lamaque Gold Mi­nes Limited s’avère la plus riche du Québec. «Entre 1935 et 1985, on en a extrait 4,5 millions onces d’or. Cela représente plus de 1800 ton­­nes !, rappelle Raymond Couture. Dans les années 40, les mineurs pouvaient gagner jusqu’à 100 000 dollars annuels tout en ne versant qu’un loyer de 50 dollars par an pour leur logement. «En plus, les conditions de travail étaient moins dangereuses que dans les mines de charbon.»

Ce soir, Daniel Gagné est enclin à raconter le Val-d’Or des chercheurs de fortune. Il raconte une dernière anecdote qui remonte aux premiers temps de l’exploitation : «Pour éviter que les mineurs ne volent de l’or, on les obligeait à défiler nus devant les responsables avant de les laisser sortir… Malgré tout, certains réussissaient à passer leurs marchandises dans des savonnettes creuses !» L’or ne rend-t-il pas fou… ?

 Carte générale de l'Abitibi.

Superficie : 64 700 (1/8e de la France) ;
Population
: 145 964 habitants  (l’équivalent de la population du Cantal) ;
Statut administratif : territoire du Québec, découpé en cinq municipalités régionales de comté (Abitibi, ­Abitibi-Ouest, Rouyn-Noranda, Témiscamingue, Vallée de l’Or).


Première page Page précédente Page 1/2 Page suivante Dernière page