Chasse avec les Cris
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En Abitibi, certains Amérindiens tentent de vivre encore en pleine forêt, quelques mois par an. Sophie Crépon a rencontré les Cooper, une famille Cri installée à une soixantaine de kilomètres de Senneterre. |
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C’est une petite cabane en bois tout simple posée au bord du lac Attic. Une modeste baraque isolée avec de la laine de verre et recouverte de contreplaqué à l’intérieur, qui ne comporte que deux pièces où s’entassent Salomon Cooper, le père, Brenda, la mère, Stonen Cooper, le beau-frère et les deux enfants, Alexandre et Lucas. Une table, un évier, un divan, un buffet, deux lits, le mobilier est modeste. Au mur, est accroché comme un trophée un drapeau canadien estampillé d’une silhouette d’Indien à cheval, encadré par une béquille et une canne. Tout un symbole… Affiché bien en vue sur l’une des vitres, un certificat d’occupation délivré par le Conseil de la Nation Anishnabe du lac Simon atteste que la famille occupe son lot de trappe, hérité du grand-père de Salomon. À l’extérieur, le cadavre écorché d’une martre pend le long d’un arbre.
Ici, on a beau chercher, il n’y a pas l’ombre d’une route, pas la moindre trace d’un village. Pour y arriver, il faut prendre le train Montréal-Senneterre puis descendre à la pourvoirie Forsythe, un ancien poste de garde de feu construit en 1928 en pleine forêt. Là, Jean-Léo Bérubé, le propriétaire, autrefois pilote d’hydravion et garde-chasse, vous proposera peut-être une visite chez ses voisins les Cooper dont il connaît le père, Salomon, depuis qu’il est tout petit. Nous enfourchons des ski-doo — sortes de scooters de neige à grosses chenilles — pour rejoindre la petite cabane à travers lacs gelés et futaies. La famille Cooper, de la tribu des Indiens Cris, vit en pleine nature quelques mois par an. Dès que l’école est finie, ils abandonnent leur maison de Lebel-sur-Quévillon, dans la réserve Waswanipi, à 400 kilomètres plus au nord, pour venir chasser l’orignal (cervidé).
La veille, justement, ils en ont tué un. Salomon l’a traîné sur 35 kilomètres, attaché derrière son ski-doo. Sa carcasse sanguinolente gît sur l’épaisse croûte de glace qui recouvre encore le lac, à quelques mètres de la maison. Une belle bête de 500 livres (250 kg), dont il ne reste que la colonne vertébrale et des lambeaux de chair que quelques geais gris se disputent. En une journée, l’orignal a été entièrement dépecé. Ne subsiste de lui que la tête aux yeux vitreux et à la langue pendante, posée sur un établi à l’intérieur de la cabane. «Un animal de cette taille nous donne deux mois de nourriture, raconte Brenda, qui pratique un bon français en plus de l’anglais, du cri et de l’algonquin. On la partage avec nos aînés, qui ne peuvent plus aller chasser.» Rien n’est perdu : les côtes, longues de 80 cm, la poitrine, un morceau gras et juteux donné le plus souvent aux aînés pour sa valeur nutritive, le “flemignon” (un morceau situé le long de la colonne vertébrale), le cœur, tout est mis dans des sachets qu’il n’y a même pas besoin de congeler puisque la température ambiante est de –10°C. Brenda les stocke dans la remise adossée à l’arrière de la cabane, avec les outils. Les os sont cuits sur un barbecue improvisé pour récupérer la moelle qui, une fois durcie, se mange sur la “banik”, un pain fait maison. Quant aux pattes, aux panaches et à la peau, Brenda les récupère pour les vendre ou pour fabriquer des “mitaines” (moufles). «Je racle les poils de la peau puis je la boucane (la fumer, NDLR) pour qu’elle prenne une belle couleur tabac blond. Cela va me prendre plusieurs semaines !»
Les enfants participent à la chasse et à la pêche. Dans la famille Cooper, on met un point d’honneur à transmettre aux futures générations le savoir ancestral. Lucas, 16 ans, n’est pas allé à l’école pendant un an pour apprendre avec ses parents les techniques de chasse et de pêche. Il n’y retournera qu’en 2007, cette fois pour intégrer l’école pour adultes de Senneterre. La fille de Brenda, Sally, 18 ans, qui travaille dans une garderie de Waswanipi, a appris avec sa mère à nettoyer les peaux de castors, de martres et de lièvres. Quant à Alexandre, 12 ans, il part le matin de bonne heure avec sa mère poser les collets. «On piège surtout des martres. Pour les attirer, on laisse comme appât un morceau de viande d’orignal.»
Lucas, lui, accompagne son père dans les battues et il ne se prive pas d’annoncer qu’ils ont tué un loup cet hiver. «On a vendu la peau 30 dollars !» La trappe, que la famille pratique à partir de l’automne, rapporte, au dire de Salomon, environ 3000 dollars par an et couvre les dépenses de ski-doo. Salomon envoie les peaux par la poste à Winnipeg, l’une des premières villes où la Compagnie de la baie d’Hudson installa des magasins de vente de fourrure au détail.
Ici, on a beau chercher, il n’y a pas l’ombre d’une route, pas la moindre trace d’un village. Pour y arriver, il faut prendre le train Montréal-Senneterre puis descendre à la pourvoirie Forsythe, un ancien poste de garde de feu construit en 1928 en pleine forêt. Là, Jean-Léo Bérubé, le propriétaire, autrefois pilote d’hydravion et garde-chasse, vous proposera peut-être une visite chez ses voisins les Cooper dont il connaît le père, Salomon, depuis qu’il est tout petit. Nous enfourchons des ski-doo — sortes de scooters de neige à grosses chenilles — pour rejoindre la petite cabane à travers lacs gelés et futaies. La famille Cooper, de la tribu des Indiens Cris, vit en pleine nature quelques mois par an. Dès que l’école est finie, ils abandonnent leur maison de Lebel-sur-Quévillon, dans la réserve Waswanipi, à 400 kilomètres plus au nord, pour venir chasser l’orignal (cervidé).
La veille, justement, ils en ont tué un. Salomon l’a traîné sur 35 kilomètres, attaché derrière son ski-doo. Sa carcasse sanguinolente gît sur l’épaisse croûte de glace qui recouvre encore le lac, à quelques mètres de la maison. Une belle bête de 500 livres (250 kg), dont il ne reste que la colonne vertébrale et des lambeaux de chair que quelques geais gris se disputent. En une journée, l’orignal a été entièrement dépecé. Ne subsiste de lui que la tête aux yeux vitreux et à la langue pendante, posée sur un établi à l’intérieur de la cabane. «Un animal de cette taille nous donne deux mois de nourriture, raconte Brenda, qui pratique un bon français en plus de l’anglais, du cri et de l’algonquin. On la partage avec nos aînés, qui ne peuvent plus aller chasser.» Rien n’est perdu : les côtes, longues de 80 cm, la poitrine, un morceau gras et juteux donné le plus souvent aux aînés pour sa valeur nutritive, le “flemignon” (un morceau situé le long de la colonne vertébrale), le cœur, tout est mis dans des sachets qu’il n’y a même pas besoin de congeler puisque la température ambiante est de –10°C. Brenda les stocke dans la remise adossée à l’arrière de la cabane, avec les outils. Les os sont cuits sur un barbecue improvisé pour récupérer la moelle qui, une fois durcie, se mange sur la “banik”, un pain fait maison. Quant aux pattes, aux panaches et à la peau, Brenda les récupère pour les vendre ou pour fabriquer des “mitaines” (moufles). «Je racle les poils de la peau puis je la boucane (la fumer, NDLR) pour qu’elle prenne une belle couleur tabac blond. Cela va me prendre plusieurs semaines !»
Les enfants participent à la chasse et à la pêche. Dans la famille Cooper, on met un point d’honneur à transmettre aux futures générations le savoir ancestral. Lucas, 16 ans, n’est pas allé à l’école pendant un an pour apprendre avec ses parents les techniques de chasse et de pêche. Il n’y retournera qu’en 2007, cette fois pour intégrer l’école pour adultes de Senneterre. La fille de Brenda, Sally, 18 ans, qui travaille dans une garderie de Waswanipi, a appris avec sa mère à nettoyer les peaux de castors, de martres et de lièvres. Quant à Alexandre, 12 ans, il part le matin de bonne heure avec sa mère poser les collets. «On piège surtout des martres. Pour les attirer, on laisse comme appât un morceau de viande d’orignal.»
Lucas, lui, accompagne son père dans les battues et il ne se prive pas d’annoncer qu’ils ont tué un loup cet hiver. «On a vendu la peau 30 dollars !» La trappe, que la famille pratique à partir de l’automne, rapporte, au dire de Salomon, environ 3000 dollars par an et couvre les dépenses de ski-doo. Salomon envoie les peaux par la poste à Winnipeg, l’une des premières villes où la Compagnie de la baie d’Hudson installa des magasins de vente de fourrure au détail.
Pour le reste, la famille vit avec les 30000 dollars canadiens (un chiffre difficile à vérifier) versés par le gouvernement en compensation de l’occupation et de l’exploitation des territoires cris par Hydro Québec, la compagnie d’électricité québécoise.
La matinée avance et il est temps d’aller relever les filets. Comme beaucoup de Québécois, la famille pratique la pêche sous glace, qu’on appelle ici la pêche blanche. Nous reprenons nos ski-doo pour foncer à toute allure vers deux bâtons plantés au milieu du lac gelé. C’est le repère qui marque l’emplacement de deux trous creusés à une quinzaine de mètres de distance, dans une couche de glace d’environ 1,30 mètre d’épaisseur. Salomon et Lucas se postent au-dessus du premier trou où est installé un filet d’une longueur de 450 mètres pour une profondeur de 4,50 mètres, lesté par une petite enclume. Stonen se dirige vers le second pour tenir le filin qui permettra de remettre le filet en place une fois les poissons récupérés. La pêche n’est pas miraculeuse : un doré et une carpe. Cela suffira néanmoins pour le déjeuner. Il est temps de retrouver Brenda, qui a prévu de nous faire goûter de la viande d’orignal. Un repas simple dans une petite cabane en bois posée au bord du lac Attic…
La matinée avance et il est temps d’aller relever les filets. Comme beaucoup de Québécois, la famille pratique la pêche sous glace, qu’on appelle ici la pêche blanche. Nous reprenons nos ski-doo pour foncer à toute allure vers deux bâtons plantés au milieu du lac gelé. C’est le repère qui marque l’emplacement de deux trous creusés à une quinzaine de mètres de distance, dans une couche de glace d’environ 1,30 mètre d’épaisseur. Salomon et Lucas se postent au-dessus du premier trou où est installé un filet d’une longueur de 450 mètres pour une profondeur de 4,50 mètres, lesté par une petite enclume. Stonen se dirige vers le second pour tenir le filin qui permettra de remettre le filet en place une fois les poissons récupérés. La pêche n’est pas miraculeuse : un doré et une carpe. Cela suffira néanmoins pour le déjeuner. Il est temps de retrouver Brenda, qui a prévu de nous faire goûter de la viande d’orignal. Un repas simple dans une petite cabane en bois posée au bord du lac Attic…



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