Balade au clair de lune

En couverture

Rien de tel qu’une nuit dans un camp de chasse au cœur de la forêt boréale. Le confort est rudimentaire, d’accord, mais c’est un point de départ idéal pour partir à la découverte de la faune et de la flore.  

Sophie Crépon  


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Un ami peut nous prêter un camp de chasse, du côté du lac Fiedmont… Ça vous dit d’y aller ? » La proposition de Bruno Hugues, guide naturaliste, est tentante et il ne nous faut, à mon compagnon de voyage Sébastien et moi-même, que quelques secondes avant d’accepter. Le temps d’attraper quelques affaires et nous voilà partis, laissant derrière nous le confort des chambres de l’Auberge de l’Orpailleur, à Val-d’Or, où Bruno Hugues et sa compagne Anne Cazin ont élu domicile depuis qu’ils ont quitté le sud de la France en 2002. Dans une autre vie, Bruno a été guide dans l’Aubrac mais l’appel de l’Abitibi a été le plus fort. « J’ai lu les romans de Bernard Clavel, vous savez, Le Royaume du Nord… » Cinq ans après avoir émigré au pays de ses rêves, Bruno se révèle un passionné de sa région d’adoption. Il distille les informations, en bon professionnel du tourisme. «Saviez-vous que la région compte 100 000 lacs pour 150 000 habitants ?»

Derrière les vitres de la voiture, la plaine couverte de neige défile, parsemée ça et là d’anciennes maisons de colons reconnaissables à leurs façades couvertes de galets prélevés dans la rivière Harricana. Bruno pointe du doigt les rangs de colonisation, ces chemins d’accès qui délimitent le territoire imparti à chaque famille. « Quand les colons sont arrivés, il a fallu partager la terre. Les parcelles étaient tracées perpendiculairement aux rivières. » À hauteur de la rivière Vassan, nous passons sur le Pont Champagne, construit en 1941. Entièrement en bois, il est protégé par un toit qui lui donne des airs d’habitation. « C’est un des 18 ponts couverts d’Abitibi. Celui-ci est bien entretenu mais il y en a un autre, à Val-Senneville, qui est très abîmé. » Les ponts couverts, qui ont fleuri entre 1925 et 1958, ont été construits par les colons pour s’assurer un réseau de communication efficace, protégé de l’humidité et du gel. La nuit tombe. Bruno bifurque sur la 397 qui, s’il nous prenait la fantaisie de la suivre, nous emmènerait à plusieurs centaines de kilomètres au nord, vers Lebel-sur-Quévillon, dans la région du Nord-du-Québec-Saint-James. Les distances, ici, n’ont pas d’importance, l’horizon, que ne barre aucune montagne, aucune maison, déroule sans fin son chapelet de lacs et de forêts. Pas facile de repérer l’endroit où Bruno doit garer sa voiture pour accéder au camp de chasse. Enfin, un petit ruban orange attaché à la branche d’un arbre attire notre attention. C’est le repère convenu avec son ami.

Au sortir de la voiture que l’on abandonne en bordure de route, le silence feutré impressionne et le froid sec donne un petit coup de fouet. Un chemin couvert de neige s’enfonce sous l’épais couvert de conifères, que nous empruntons après avoir chaussé les raquettes. Les sens, ici, s’aiguisent très vite. L’oreille se tend pour percevoir les mille et un bruissements de la forêt. Mais le seul son qui nous accompagne est celui de notre propre respiration. Je songe à Wendigo, l’abominable homme des forêts boréales des légendes algonquines, l’équivalent de notre yéti, un être surnaturel mi-homme, mi-bête, diabolique, réputé manger les enfants. Mieux vaut ne pas laisser courir son imagination… Bruno a pris la tête de notre petite colonne, il pointe du doigt les empreintes dans la poudreusde. « La paume avec des griffes, là, c’est un ours. Celle-ci, plus triangulaire, appartient à un renard. » Bientôt, les traces laissées par le passage de la loutre qui, en se laissant glisser, imprime dans la neige une traînée longue et profonde, n’ont plus de secrets pour nous. Plus difficile est de distinguer le sapin de l’épinette, sauf à examiner le tronc, plus lisse chez le sapin. Bruno,lui, n’a pas eu de mal à reconnaître les ­essences qui poussent sous ces latitudes. « 90% des espèces sont identiques à celles du Massif central, explique-t-il. Tu trouves ici des bouleaux, des aulnes, des noisetiers… »

Déjà vingt minutes que nous progressons dans la noirceur. Le sac à dos et les raquettes commencent à peser. Soudain, une baraque en bois tassée sur le bord du chemin apparaît sous la lune. Nous sommes arrivés. Bruno n’a qu’à pousser la porte pour entrer, les camps de chasse sont souvent des refuges ouverts à qui serait « mal pris » dans une tempête de neige. L’endroit est rudimentaire : deux paillasses de bois superposées en guise de lits, quel­ques couvertures miteuses, une antique table branlante, des chaises bancales et un cabinet de toilette dissi­mulé derrière un méchant rideau de toile cirée d’une saleté à faire peur. Sur des étagères traînent des allumettes et du papier journal. « Il faut faire chauffer la truie… »
Bruno n’a pas fait de lapsus malencontreux. Mais j’ai beau chercher du regard l’animal en question, je n’aperçois pas l’ombre d’une queue en tire-bouchon… C’est que la “truie”, dans le jargon des initiés, n’est rien d’autre que le poêle, qui trône au milieu de la pièce à peine éclairée par une ampoule faiblarde.

Sous l’œil goguenard de mes compagnons de voyage, me voilà donc partie en quête de branches mortes à même d’assurer un bon feu pour la nuit. « Si tu sens une patte velue sur ton épaule, te retourne pas », lance Sébastien. Je préfère ignorer le conseil et ressortir bravement dans la nuit. Juste en face de notre modeste résidence, se dresse une guérite perchée à quatre ou cinq mètres de hauteur. Une cabane à orignal…

À l’automne, les chasseurs s’y postent, à l’affût. Ils appellent leurs proies en imitant leur bramement avec un cornet façonné dans l’écorce de bouleau. « Sais-tu la différence entre un orignal et un caribou ? » lance Bruno alors que je franchis, saine et sauve, le seuil de notre palace. Euh, non… « Un orignal pèse environ 800 kg et est plus haut au garrot que le caribou qu’on appelle aussi élan d’Amérique. » Je suis contente de l’apprendre. Puis je réalise que je ne pourrai pas me laver ce soir… Je me résigne à ressortir, ma pauvre trousse de toilette à la main. Peut-être pourrai-je me rouler dans la neige ? Ce n’est pas une si mauvaise idée. Car, sachez-le, une fois allumé, le poêle transforme le camp de chasse en étuve… Par moins dix degrés à l’extérieur, nous avons dormi cette nuit-là avec la porte entrouverte sur le ciel étoilé de l’Abitibi.

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