Arcimboldo au Musee du Luxembourg
Ulysse a interrogé Sylvia Ferino, commissaire de l’exposition Arcimboldo (1526-1593) actuellement au Musée du Luxembourg à Paris
Sylvia Ferino, commissaire de l’exposition, est aussi conservatrice de la peinture italienne de la Renaissance au Kunsthitorisches Museum de Vienne et une spécialiste mondialement reconnue dans ce domaine.
Comment expliquer qu’Arcimboldo ait été adulé de son vivant pour ensuite tomber totalement dans l’oubli ?
Sans doute parce qu’une grande partie de son œuvre a été éphémère. Il a surtout été le grand créateur de fêtes à la cour, des fêtes qui duraient trente jours et représentaient des personnages de la mythologie, etc. Un travail immense et de toute beauté, mais une fois la fête terminée, tout était détruit. C’est pour cela que les œuvres qui nous sont parvenues sont très peu nombreuses. Les œuvres d’art pour lesquelles il est célèbre aujourd’hui sont les têtes composées, mais ces têtes composées se trouvaient dans les collections royales ou impériales et n’étaient pas connues du public. A un moment donné, elles finissent même par passer de mode. Quand arrive le baroque, en effet, les goûts changent. Ainsi, peu à peu, on en vient à oublier son nom. Dans les inventaires des collections impériales, on décrit encore ses œuvres, mais à la rubrique auteur
, à la place de son nom, on inscrit école léonardesque
. Ce n’est qu’au XXe siècle, en corrélation avec l’art surréaliste et l’art fantastique, qu’on le redécouvre. A partir de là, il devient le précurseur de l’art moderne. Mais on perd au passage son passé véritable, sa position historique. Nous avons donc voulu le replacer dans son époque, faire une étude historique et réaliser ainsi la première exposition monographique.
Que pourrait-on faire pour retrouver la trace de ces fêtes éphémères? Puisqu’Arcimboldo est davantage connu pour ses portraits, comment pourrait-on procéder pour retrouver ses scénographies ?
Nous disposons de deux sources. L’une se trouve, heureusement, parmi les nombreux volumes de dessins qu’il avait donnés à l’empereur Rodolphe avant de rentrer à Milan, et notamment un volume conservé à la Galerie des Offices de Florence comportant environ 150 dessins, et dont nous présentons une partie dans cette exposition. Ceux-ci nous donnent une idée des costumes des différentes figures représentées, personnifiant les arts libéraux, la grammaire, etc. Arcimboldo décrit même, très précisément, la couleur des costumes que ces figures devaient porter. Il a réalisé également des études pour des cavaliers aux costumes fantastiques, etc. Une autre source très importante provient de documents écrits faisant la description de ces fêtes, d’un point de vue humaniste. Nous avons des manuscrits à la Bibliothèque nationale de Vienne d’un humaniste qui vivait à la cour (et qui, d’ailleurs, fut sans doute amené à la cour par Arcimboldo) et qui décrivait toutes ces inventions. Arcimboldo s’est ensuite querellé avec cet humaniste, car celui-ci s’attribuait une invention qu’avait réalisée Arcimboldo. Un autre humaniste a même écrit que toute la cour était assez en colère à cause de cet incident. En réalité, tous ces documents sont extrêmement précieux pour notre reconstitution du travail d’Arcimboldo à la cour des Habsbourg.
Serait-il envisageable de faire une exposition pour montrer ces scénographies ?
Oui et non. On pourrait le faire, mais pas seulement avec Arcimboldo. Il faudrait prendre toutes les illustrations de tous les différents artistes de cour de l’époque. Ces festivités de cour ont, en effet, toute une histoire en soi, car il est clair que tout commence dans les cours d’Italie, à Ferrare, à la cour des Gonzague, ou encore à la cour des Sforza à Milan, à celle des Visconti, etc. La cour de Bourgogne a joué également un rôle très important. Quand Maximilien 1er épouse Marie de Bourgogne, celle-ci amène avec elle à la cour des Habsbourg toute cette manière d’autoreprésentation de la maison régnante. Autoreprésentation qui trouvera par la suite son expression la plus élevée sous le règne des empereurs Maximilien II et Rodolphe II, son fils.
Pourquoi ne peut-on pas attribuer avec certitude les portraits qu’Arcimboldo a réalisés pour la cour ?
Pour différentes raisons. Pour les Habsbourg, le portrait d’après nature était une des œuvres, une des fonctions les plus importantes de l’art, car ils devaient faire peindre leurs portraits pour les envoyer à tous les membres de leur famille régnant dans les autres cours. Une sorte de multiplication à l’infini, en somme. Chaque artiste invité à la cour devait, sans doute, d’abord démontrer ses capacités artistiques à travers l’art du portrait. Vous savez, les artistes n’étaient pas tous de parfaits portraitistes. Même Arcimboldo. Le premier document que l’on possède après son arrivée à Vienne indique qu’il doit copier un portrait de l’empereur. Nous n’avons plus ce portrait, mais ceci nous fait comprendre qu’il devait exécuter le portrait en se conformant à certaines indications. Notre collection héritée des Habsbourg est très riche de portraits de personnalités habsbourgeoises. Nous avons donc essayé de comprendre, durant toute cette seconde moitié du XVIe siècle, à l’époque où Arcimboldo se trouvait à la cour, quels portraits pouvaient être les siens, en nous basant sur sa technique particulière, mais aussi sur ce style propre à la renaissance et au maniérisme. En 1965, un grand spécialiste des portraits a été le premier à attribuer à Arcimboldo ce groupe de portraits que nous présentons dans cette exposition. Au début, tout le monde s’est écrié: Impossible! ces portraits sont trop classiques. Et ils ne sont pas bien faits
. Cependant, quand on les regarde d’un peu plus près, on voit cette sprezzatura
, un terme utilisé au XVIe siècle pour désigner une légèreté, une easiness
dans l’exécution qui, toutefois, demande beaucoup de travail pour donner cette impression de facilité. C’est donc un peu de tout cela, et aussi un peu de cette italianité que l’on sent dans ces portraits qui me rendent de plus en plus convaincue que ces tableaux ont bien été réalisés par Arcimboldo.
Propos recueillis et traduits par Régine Cavallaro
Exposition Arcimboldo au Musée du Luxembourg à Paris du 15 septembre 2007 au 13 janvier 2008.

Ecoutez la chronique de Jean-Christophe Rampal, rédacteur en chef d’Ulys...
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