REPORTAGE Taiwan, une autre Asie
Jean-Luc Toula-Breysse, notre spécialiste de l'Asie, est parti à la découverte de Taiwan. Il nous fait découvrir son patrimoine culturel, ses arts et son cinéma. Lisez son récit.
« Mais qu’allez-vous faire à Taiwan si vous n’êtes pas dans le business ? » Ainsi s’interroge benoîtement une passagère chinoise dans l’avion s’envolant vers Taipei. « Revoir les trésors du musée du Palais ». La réponse la fit sourire.
L’élégante ignorait vraisemblablement le choc esthétique que de nombreux visiteurs ressentirent en l’hiver 1998 lors de l’exposition aux galeries nationales du Grand Palais présentant pour la première fois en Europe quelques joyaux de cette Chine dite éternelle. Une raison suffisante pour découvrir Taiwan ! D’autant que le musée national du Palais de Taipei, en rénovation depuis 2004, vient de terminer sa cure de jouvence : installation de systèmes antisismiques, aménagement des espaces d’accueil, meilleure luminosité nouvelle organisation des galeries.
Symboles de la mémoire millénaire de l’empire du Milieu, les vastes collections du musée regorgent de trésors artistiques. Dans les salles sont exposées par roulement bronzes, calligraphies, peintures, céramiques, jades et objets bouddhiques. Une visite, de dynastie en dynastie, à couper le souffle.A peine plus de 5% des biens culturels détenus dans les gigantesques réserves sont présentés au public. Avec ses 653 597 objets inscrits à l’inventaire, les conservateurs se flattent à juste titre d’être les gardiens de la plus grande collection d’art chinois au monde.
L’arrivée massive de migrants fuyant Mao et son régime a renforcé ce désir de conserver un lien fort avec le passé afin de ne pas perdre la mémoire de l’autre rive. Même si généralement en Asie particulièrement dans les sphères culturrelles le devoir de protection de nombreux biens culturels n’est pas prioritaire (le bouddhisme enseigne que rien ne perdure), la direction du musée est consciente d’être dépositaire de pièces exceptionnelles.
Longtemps instrumentalisée à des fins politiques, cette « mémoire d’empire » apparaît dans son nouvel écrin comme une partie du patrimoine culturel de l’humanité. Les Taiwanais se tournent vers le futur sans oublier les fécondes racines d’une culture ancestrale privilégiant l’appropriation et la ré-appropriation.
Avant de se retrouver sur les collines boisées du nord de Taipei, ces merveilles de la Cité interdite de Pékin ont connu de véritables tribulations. Les collections nationalisées, après la fin de règne en 1912 du dernier empereur Pu Yi, sont transférées en septembre 1931 suite à l’occupation de la Mandchourie par les troupes japonaises à la demande de Chang Kai Tchek vers le Sud de la Chine. La rocambolesque et improbable évacuation nécessite des milliers de caisses et plusieurs convois pour transporter les précieuses antiquités. Mais le voyage ne se passera pas comme prévu. Avancées nipponnes, bombardements, difficultés topographiques empêchent le bon déroulement de l’opération. Il faudra attendre la défaite de l’empire du Soleil levant pour que l’ensemble se retrouve à Nankin.
Face en 1948 à la victoire communiste et à la prise de pouvoir du Grand Timonier, le leader nationaliste du Kuomintang se voit contraint avec deux millions de ses concitoyens de se replier à Taiwan. Ne pouvant tout transborder, il fait embarquer les plus belles pièces sur des navires pour traverser le détroit de Formose. Jalousement préservés durant des siècles par les fils du Ciel, ces chefs-d’œuvre reposent après dix-sept ans de déambulations hasardeuses en République de Chine.
CINEMA
L’île de Formose, à la marge de la Chine continentale, marquée par les occupations successives des Portugais, Espagnols, Hollandais et Japonais semble, même lors d’un premier séjour, étrangement familière grâce à la percée internationale de ses cinéastes au certain regard. Flash back.
Jusque dans les années 70, la liberté des artistes fut longtemps surveillée pour ne pas dire bâillonnée par la loi martiale. C’était le temps de la « terreur blanche », une campagne de répression politique entreprise par le régime nationaliste. Et puis en deux décennies, une génération de réalisateurs a affirmé sa quête d’identité dans une société prise dans la tourmente des mutations urbaines et sociales. La Nouvelle Vague taiwanaise, incarnée par son chef de file le délicat Hou Hsiao-hsien, était née. Bien avant de tourner avec Juliette Binoche Le Voyage du ballon rouge, le cinéaste arrivé enfant sur l’île représente en beauté et en douceur l’histoire de Taiwan, son passé récent ainsi que le système de pensée chinois.
Dans un esprit tout confucéen et taoïste, le réalisateur du Maître de Marionnettes (portrait du célèbre manipulateur Li Tien-lu) en calligraphe contemplatif filme sans juger. Suivent Edward Yang, l’agitateur politique braquant sa caméra sur l’identité spécifiquement insulaire et Tsai Ming-liang, le sensuel et désespéré géographe des sentiments et des solitudes. Sans oublier le Salé sucré Ang Lee nourri aux comédies hollywoodiennes, étranger à Taipei là où il a grandi, car installé aux Etats-Unis depuis 1992. Chacun, quelle que soit son origine, quel que soit son parcours, a contribué à une reconnaissance de l’âme taiwanaise complexe, pudique et révoltée.
L’attrait culturel n’est pas le seul atout. Au cœur de l’île, loin des furies urbaines, à des rizières de Taipei et de ses embouteillages, les paysages d’une Chine légendaire apparaissent baignés de brumes.
ABONDANTE VEGETATION
Bénéficiant de la moiteur du Sud-est asiatique, une abondante végétation subtropicale qui recouvre 70% du territoire séduit les randonneurs et les adeptes de l’écotourisme. Les ressources naturelles, la flore et la faune éclipsent les images matérialistes du « made in Taiwan ». Les initiatives locales se multiplient pour montrer un autre visage de Formose, la « Belle île » comme la nommaient les Portugais.
A l’exemple de la ferme expérimentale de Yu-Chih surplombant le site majestueux du lac du Soleil et de la Lune, haut lieu de villégiature jadis du généralissime Chang Kai Tchek et aujourd’hui des amoureux de la nature. Les scientifiques oeuvrent avec les producteurs de thé pour améliorer l’excellence du réputé Oolong (thé semi-fermenté à la robe sombre) et du thé vert local. Les récoltes intensives laissent place à une approche biologique et qualitative. Dans cette région, de nombreuses promenades pédestres réjouissent les citadins buissonniers. Ici, des chemins ont été aménagés pour contempler les lucioles, ces esprits des nuits d’été qui hantent les souvenirs d’enfance de tout Asiatique. Plus bas, à fleur d’eaux, des sentes étroites se lovent sous l’ombre d’imposantes fougères et d’autres géants verts.
Bien que les étrangers n’aient jamais autant investi sur l’île, y compris les Chinois d’outre-mer (une augmentation record estimée à près de 8 milliards de dollars en 2006), Taiwan, victime de la realpolitik de l’Occident et du Japon, semble aujourd’hui bien isolé. Les relations avec son grand voisin continental apparaissent depuis plus d’un demi-siècle comme un véritable casse-tête chinois. Aller dire que Taiwan, c’est une autre Chine.
Les uns vous répondront que Taiwan est Taiwan. D’autres rétorqueront que Taiwan, c’est la Chine. Qu’en penser ? Une interprète et professeur de français à l’université, native de l’île, préfère avec amusement lancer en guise d’en revoir : « Ne jamais donner une indication précise, c’est la vraie mentalité chinoise ! »
Jean-Luc Toula-Breysse
Pratique
Y aller
Eva air dessert trois fois par semaine en vol direct Paris-Taipei, à partir de 620 € (sous condition et non-modifiable + taxes d’aéroport) Site Internet. Tél. : 01 41 43 91 11.
Egalement China airlines via Francfort ou Amsterdam Site Internet . Tél. : 0820 88 66 88.
Où dormir
The Landis
Situé idéalement au centre de Taipei, cet hôtel est réputé pour l’excellence de son service et son restaurant chinois (Tien Hsiang Lo). A partir de 185 €. 41 Min Chuan E. road. Tél.: (02) 2597 1234.
Site Internet
The Lalu
Au bord du lac du Soleil et de la Lune, le Lalu passe pour le plus bel hôtel de Taiwan. Une adresse d’exception conciliant lignes abstraites et pureté des matériaux. Luxe et sérénité à partir de 358 € la nuit. 142 Jungshing road, Yuchr Shiang, Nantou. Tél.: (049) 285 53 13.
Site Internet
Où manger
Five Dime : L’architecte autodidacte Hsieh Li-hsiang, une quadragénaire inclassable, a transformé son rêve en réalité en édifiant un étonnant bâtiment dans le quartier de Neihu à Taipei. Ce restaurant d’un autre type est à découvrir pour sa décoration fantastique malgré un service approximatif. Environ 20 €. 8, line 32, Neihu road. Tél. : (02) 8501 1472.
Site Internet
A voir
Musée national du Palais : 221 rue Chih-shan, Shilin, Taipei. Ouvert tous les jours de 9h à 17 h. Tél. : (02) 2881 2021.
Création d’un site Internet en français
Juming museum à Chin-shan au nord de l’île. Un musée essentiellement à ciel ouvert du nom de l’artiste, poète et philosophe qui présenta, en 1998, place Vendôme à Paris, une installation sculpturale Taichi, expression de l’âme taoïste. En prime des œuvres de Bernard Buffet, Henry Moore et Andy Warhol. 2 She-shi-hu. Tél.: (02) 2498 9940.
Site Internet
A savoir
Office de tourisme à Taiwan :
Site Internet
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SOMMAIRE Chine, un autre regard, juillet-aout 2007, numero 117

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