REPORTAGE La Corse vue de la mer
Pour avoir un autre point de vue sur la Corse, il faut prendre la mer. Même si vous n’êtes pas un marin aguerri, le kayak de mer vous permettra d’aborder dans des criques sauvages et de découvrir une autre île.
Dix kayaks rouges et jaunes sont alignés sur le sable de la petite plage d’Aronne encadrée par le maquis, au sud de Piana. Chacun choisit son embarcation : monoplace pour les indépendants ou biplace pour les couples ou les paires d’amis. Après un court exposé sur les secrets de la pagaie et quelques consignes de sécurité, on “largue les amarres”. Direction Porto, vingt miles au nord ouest.
Malgré une mer d’huile, les premières encablures sont négociées avec force éclaboussures et même pour certains marquées par des chavirages ! Sous un soleil féroce et dans une eau à 24 °C, ce n’est pas catastrophique - loin de là ! Les débutants apprennent vite à garder l’équilibre et à maintenir le cap. Première étape devant nous, le Capo Rosso commandant l’entrée du golfe de Porto, l’un des plus beaux de Méditerranée. En kayak, au ras des flots, les moins assures se prennent vite pour des “loups de mer”. Nos embarcations, longues et stables avec des pointes relevées pour fendre les vagues sont conçues spécialement pour la navigation en mer. Bien calé dans le siège, jambes confortablement allongées dans le cockpit et jupe en néoprène ajustée, les miles défilent avec facilité. Liberté totale et grisante à la découverte d’une Corse nature et secrète. En louvoyant entre les rochers, les kayakistes tutoient les hauts-fonds et effraient les mouettes qui s’envolent lourdement à leur passage. Le littoral défile avec ses petites criques désertes, ses chapelets de rochers et ses anses sablonneuses baignées d’une eau digne des Tropiques. Les parfums violents et antagonistes du maquis descendent sur la mer pour se perdre dans les effluves marins. Un banc de saupes (poissons herbivores toxiques) surpris par l’ombre de la flottille projetée sur le fond sableux, vire dans une débauche de reflets argentés. Des poissons volants - des exocets - fusent devant les étraves, puis ricochent une ou deux fois sur les crêtes des vagues, avant de rejoindre les profondeurs.
Le clapot se forme et les embarcations dansent sur les vagues. Perché au sommet des falaises du cap, la tour de Turghio nous toise du haut de ses créneaux, trois cents mètres au-dessus de nos têtes. Au début du XVIe siècle, les Génois ont commencé à édifier une centaine de ces tours pour protéger les côtes corses des incursions des pirates barbaresques. Utilisées ensuite comme postes douaniers, une cinquantaine de ces tours génoises se dressent toujours et jouent désormais le précieux rôle d’amers pour les navigateurs.
Une fois passé le Capo Rosso, le rouge des roches basaltiques vient défier le bleu profond de la Méditerranée dans un combat de titan. Les falaises de la réserve de Scandola se dessinent au loin et le Golfe de Porto offre des paysages sublimes inscrits au patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco en 1983. Le nez dans l’étrave, le vertige vous prend en contemplant l’infini des falaises qui s’élèvent dans le ciel. Personne ne peut prétendre connaître les calanches de Piana s’il ne les a pas admirées depuis la mer. Au-dessus de nos têtes, c’est un labyrinthe d’aiguilles et de pointes rouges acérées qui émergent du vert tendre des pinèdes et du vert dense du maquis. En 1884, Guy de Maupassant s’émerveillait : “Ces surprenants rochers semblaient des arbres, des plantes, des bêtes, des monuments, des hommes, des moines en robe, des diables cornus, des oiseaux démesurés, tout un peuple monstrueux, une ménagerie de cauchemar pétrifiée par le vouloir de quelques dieu extravagant…”.
Offrant plus de 500 kilomètres de côtes très découpées, l’ouest de la Corse est un vrai paradis pour les kayakistes de mer. Après avoir rejoint Porto, nous aurions pu continuer vers la réserve naturelle de Scandola avec ses îles et ses grottes somptueuses. Mais nous préférons rejoindre le sud pour découvrir la côte entre Ajaccio et Propriano. Avec ses belles plages et ses criques tranquilles, cette région est idéale pour la randonnée maritime.
Bivouac sur la petite plage des pêcheurs à l’ouest d’Ajaccio. Avec leurs deux grands compartiments étanches, les kayaks embarquent sans problème tente, sac de couchage, bidon d’eau, nourriture et superflu pour vivre plusieurs jours en totale autonomie. Après avoir installé le campement pour la nuit, les plus courageux chaussent palmes masque et tuba pour explorer les fonds sous-marins.
De l’autre côté du golfe, le port d’Ajaccio et sa citadelle brillent dans la lumière du couchant. Un ferry imposant passe au large des îles Sanguinaires. De Flaubert à Maupassant, Daudet ou Matisse, cet archipel protégeant l’entrée du golfe - a toujours fasciné les artistes. Autrefois, les voyageurs guettaient avec impatience les Sanguinaires [encadré ?, première vision de la Corse après une longue traversée. Pour celui qui devait quitter sa terre natale, l’archipel représentait aussi sa dernière vision de la Corse, souvenir flamboyant qui marquait l’esprit à jamais.
Réveil avec les premiers rayons du soleil. Plaisir d’un bain matinal dans une eau cristalline chatouillée par les frondaisons des posidonies, ces plantes aquatiques qui abritent les espèces herbivores. Une forêt de chênes verts et d’eucalyptus enchâsse la plage dans un écrin végétal. Belle journée en perspective…
Cap au 230 ° vers le Capu di Muru ! Il faut pagayer régulier comme un métronome, les épaules souples en essayant d’optimiser ses efforts. Le kayak glisse sur une mer lisse comme un lac. Notre flottille, bien groupée au départ s’étale désormais sur plusieurs centaines de mètres. Cernée par le maquis, la tour de Capu di Muru nous écrase du haut de ses créneaux en ruines. Encore une paroi rocheuse impressionnante à contourner et nous pénétrons dans l’étroit havre de Capu di Muru. Histoire de se dégourdir les jambes après plusieurs heures de navigation, nous montons jusqu’au phare à travers les genévriers, les bruyères et les arbousiers odorants.
D’ici, l’on découvre à la fois les golfes d’Ajaccio et celui de Valinco abritant Propriano. Le maquis déroule son manteau vert jusqu’à la mer dans un gigantesque chaos rocheux . Érodés, creusés, sculptés par le vent, la pluie et le sel des embruns, les énormes blocs de granit rugueux semblent prendre vie au gré des imaginations. Les plus profonds de ces “tafoni” (trous en corse) servaient autrefois d’abri aux bergers.
Autre jour, autre ambiance. Le vent et la mer se sont calmés. Nous longeons la plage de Cala d’Orzu et passons devant la “paillote” « chez Francis », devenue célèbre pour avoir été incendiée en avril 1999 par les gendarmes du Préfet Bernard Bonnet. Ces paillotes, restaurants édifiés pendant l’été sur les plus belles plages de Corse, représentent toujours un défi narquois à la loi du Littoral, un symbole de la résistance du pastis et du rouget de roche à l\'État de droit. Indifférent à ces querelles intestines, un goéland nous survole et d’un coup d’aile, d’un seul, vire vers le large...
Reportage Textes et photos Jean Robert
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SOMMAIRE
SOMMAIRE Chine, un autre regard, juillet-aout 2007, numero 117


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