A la recherche de son enfance
Acteur, scénariste et écrivain Messaoud Hattou relate dans le film Michou d’Auber sa propre histoire, celle d’un enfant kabyle confié à une famille du Berri pendant la guerre d’Algérie. Obligé de cacher son origine à l’époque, il s’interroge depuis lors son identité culturelle.
Ulysse: Dans Michou d’Auber vous montrer une ambiance assez troublée dans les campagnes françaises à l’époque de la guerre d’Algérie et des attentats de OAS. Des villageois n’hésitent pas à organiser de véritables chasses aux « arabes ». Pourquoi le cinéma français s’est-il aussi peu penché sur ces questions ?
Messaoud Hattou: Je crois que c’est encore un sujet tabou. En France, nous n’avons jamais fait le deuil de l’Algérie, contrairement aux Américains qui ont fait très rapidement leur deuil avec le Vietnam. Il y a eu très vite des grands films américains de Coppola, Cimino ou Kubrick sur ce conflit. Une vraie problématique a été présentée dans ces films.
Ulysse: Comment a évolué la société française ? Est-elle devenue moins intolérante ?
M.H: J’observe plus de tolérance et plus de reconnaissance des apports des immigrés, notamment grâce au film indigènes de Rachid Bouchareb. Mais il reste un problème majeur : la négation culturelle de l’autre. L’histoire des anciens pays colonisés n’est jamais enseignée, notamment celle de l’Algérie. Le cinéma et la littérature de ces pays sont ignorés. C’est par la musique, le raï de Cheb Chaled et Cheb Mami que les Français ont pu découvrir une culture qui n’est pas simplement foklorisante.
Ulysse: Quel avenir pour la culture berbère ?
M.H: Aujourd’hui, il y une chaire de berbère à la Sorbonne. Le problème c’est que le berbère est devenue au fil des siècles une langue essentiellement orale. Alors qu’elle avait été l’une des premières langues écrites de la Méditerranée.
Ulysse: La renaissance de cette culture est-elle une réalité ?
M.H: Oui, notamment grâce au rôle joué par nos grands poètes et chanteurs, notamment Idir, Aït Menguelet et Matoub Lounès. Matoub en était venu à symboliser la renaissance d’une culture. C’est terrible, cette volonté d’éradication d’une culture. Comment peut-on assassiner un intellectuel parce qu’il représente un symbole pour tout un peuple ? C’est effroyable. Ulysse : Pensez-vous qu’il a été assassiné par le pouvoir pour empêcher les kabyles d’avoir une voix ?
M.H: Je me garderai bien de lancer des accusations sans preuve. Mais tout laisse à supposer que cette piste peut-être possible.
Ulysse: La transmission de cette culture se fait –elle facilement ?
M.H: Non, nous éprouvons une grande difficulté. Moi-même qui en suis l’héritier, je ne la possède pas totalement… Mes enfants s’appellent Blaise et Lucas. Ils ont un deuxième prénom kabyle akli et Amar. Moi qui comprends le kabyle, j’ai en permanence sur moi un « ouvrage d’analphabète », un petit dictionnaire franco berbère. Je serais content que mes enfants prennent des cours de berbère, s’ils peuvent réussir là où j’ai échoué, je serai le premier heureux.
Ulysse: Les nouveaux médias vont-ils favoriser la diffusion de cette
culture ?
M.H: Bien sûr, notamment Berbère TV. J’ai fait beaucoup d’émission avec eux, ce sont des gens très solides. Ils réalisent de grandes choses sur la berbérité, mais pas simplement sur ce thème. S’enfermer dans un ghetto ce serait perdre le challenge…La berbérité c’est l’ouverture vers les autres. N’oublions que Saint Augustin était un berbère. Il disait notamment « La mesure de l’amour, c’est d’aimer sans mesure ». Quand on lit les confessions de Saint Augustin, on s’aperçoit qu’ il témoigne d’une grande ouverture d’esprit.
Ulysse: En ces temps d’élection présidentielle, on évoque une crispation identitaire de la société française. Est-ce une réalité ?
M.H: Je ne crois pas. La tolérance a progressé. Mais je constate un manque d’explication de la part des hommes politiques. Ils sont souvent mal entourés par des conseillers bidons. Et puis, les politiques agissent peu. Azouz Begag, au ministère de l’intégration, il n’a pas pu faire grand-chose. A part organiser des petits déjeuners. Ce qui n’enlève rien aux qualités de l’homme. Toute la société doit évoluer : il faut que les grands médias arrêtent d’enfermer les populations d’origine maghrébines dans des rôles stéréotypés : violeurs, trafiquants de drogue. Il faut cesser de les considérer comme des indigènes. Mais je ne réclame pas des quotas à l’Américaine, je fais confiance à nos créateurs pour changer la donne…Je travaille sur un projet de fiction consacré aux écrivains du XIXème notamment Gérard de Nerval. Si les Maghrébins ne s’intéressent qu’à leurs problèmes et à ceux de leur communauté, on ne parviendra pas à avancer. Je pense que nous devons échapper au communautarisme. Il faut que les médias nous laissent parler d’une culture qui est aussi la nôtre Pourquoi je n’aurais pas le droit de parler de Balzac ? Ou de Flaubert. Parce que je m’appelle Messaoud ? C’est débile. Si je maîtrise les instruments qui permettent de faire mieux connaître ces grands écrivains, je me mets à leur service. Le combat de Michou d’Auber continue.
Propos recueillis par Pierre Cherruau


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